Train de nuit

Le train, encore le train. J’aime les trains, les vieux trains chinois, leurs locomotives essoufflées, leur odeur de brûlé, leurs wagons-restaurants, leurs ventilateurs, leurs thermos géants, leurs musiques mièvres.

Fournaise. Le loess et l’argile du Shanxi flambent dans la lumière d’été. J’aime la course des poteaux télégraphiques dans les vitres, leur obstination rythmique, cette façon insistante qu’ils ont de vous sauter au visage. J’aime le défilement des peupliers, les théories de cyprès, les terrassements ocre et verts, les habitations troglodytiques, les maisons encastrées à flanc de coteau, leurs pierres grises, leurs frises cruciformes, leurs motifs en losanges… Usines, amoncellements de charbon, coulées sombres au pied du Ciel…  On dit du Shanxi et du Shaanxi qu’ils forment la “bretelle noire” de la Chine. Eaux alluvionales, flux chocolatés, déchirures dans les blocs de loess. Chemins vicinaux et paysans à la palanche. Meules de foin et familles à vélo. Terre aride, maquis, steppe. Arpèges de l’infini. De Taiyuan à Luoyang, c’est le règne du loess. Mines, champs de colza, maisons en torchis.

Ce parcours-là, et pas un autre.

Imperceptiblement, le soir descend sur tout ça. Je reste debout dans le couloir des couchettes “molles”. Souvent, je dois me plaquer contre la vitre pour laisser passer les voyageurs, tous pris de bougeotte.

Quelques Occidentaux voyagent dans le même wagon. Un énergumène m’a repéré et m’accoste en m’offrant une cigarette. Call me Ismael. Ah bon? Accent californien. Les Californiens lisent-ils Melville? Il s’ennuie, il voudrait tailler le bout de gras, il déclare d’entrée de jeu qu’il s’est converti au bouddhisme, raison pour laquelle il accomplit un pèlerinage very sophisticated. Son accoutrement me laisse pensif: robe de bure, écharpe de brocart, bottes et pantalons bouffants à mi-mollets, gants de filoselle blanche coupés à mi-doigts, breloques diverses, barbe bouclée et cheveux noués en catogan… La canicule ne semble pas l’incommoder. Il me dit qu’il a “fait” les grottes de Yungang et qu’il est sur le point de “faire” celles de Longmen, du Maijishan et de Mogao. Après quoi, il retournera à Pékin pour “faire” un peu de business (il est dans l’électroménager). Ses narines tuméfiées, affligées d’un rhinophyme, laissent échapper de longs filets de fumée. Il s’esclaffe, visiblement satisfait, et ajoute: You know what? I’m the REAL boddhisatva of the Far West! D’une pichenette, il expédie sa cigarette. What about you?

Moi, il m’inocule un ennui instantané. Il m’agace, m’assomme, m’indispose, me pèse. C’est un authentique fâcheux. Il incarne tout ce que j’exècre chez quantité de ses compatriotes: excentricité riquiqui, spontanéité préfabriquée, conventionnalisme déguisé en son contraire, balourdise triomphante, que sais-je. Je m’esquive en grognant de vagues excuses, me réfugie aux latrines, m’y installe résolument – en dépit des horreurs, senteurs, fureurs et autres paronymes sui generis de ces lieux. Quand je me risque bien plus tard dans le couloir, mon hurluberlu a disparu. Call me Ismael… Non mais.

Brève halte dans une gare secondaire. Sur le quai, exactement en face de moi, calés dans un landau de bois à roulettes, des bébés jumeaux. Ils portent les mêmes vêtements bleus et le même béret à pompon blanc. Leur mère tient le landau d’une main et surveille, excitée, la descente des passagers. Exclamations, gestes fébriles: un homme se précipite, la serre dans ses bras sans prendre le temps de poser sa valise, s’accroupit près des jumeaux, les contemple, s’extasie d’une voix aigue…

Xigua! Xigua! Un marchand de pastèques lance son cri vers nos vitres baissées. Sans hésiter, je tends les mains, choisis la plus grosse. Petit test de percussion. Tic-tic? Tac-tac? Ploc-ploc? M’a l’air ad hoc. Je lance un billet à l’homme, hilare, qui oublie de me rendre la monnaie. Rien de tel, en train, que ce fruit qui se boit et se mange en même temps. Un peu de sucre, beaucoup d’eau. Orgie de chair rouge et croustillante. Et, perdues dans la pulpe, ces délectables graines noires – de quoi se mettre quelque chose sous la dent. Dans le compartiment voisin, une femme au strabisme légèrement convergent a déjà découpé la sienne et se régale, le nez enfoui au plus profond de la tranche, tout en crachant les graines entre ses pieds.

Mon ami Da Peng s’active, sort un canif à cran d’arrêt, déplie un numéro du Quotidien du Peuple, le dispose sur la banquette, découpe prestement le “melon occidental”. Abondance de biens, la préposée du wagon nous apporte un gigantesque thermos rempli d’eau bouillante. Da Peng extrait de son sac une boîte cylindrique contenant son huacha favori, le thé aux fleurs, à base de bergamote, de chrysanthème et de jasmin. Nos compagnons de compartiment, un couple d’Occidentaux, déballent leurs biscuits, et nous partageons l’agape sous le balayage roboratif du ventilateur. Ah, mes amis, les melons de Hami, les raisins de Turfan, les noix de Tianshui, les pastèques du Liban!

Nous lions connaissance avec le couple. Elle est espagnole et psychiatre, lui belge et anthropologue. Voyage de noces et non d’études. Pourtant, ils ont eu l’opportunité de visiter un hôpital à Pékin et espèrent en visiter bientôt un autre, dont on leur a beaucoup parlé, à Canton, leur dernière étape continentale avant Hong Kong. On leur a décrit une maladie rare, de type endémo-épidémique, qui sévit de préférence dans le sud-est. C’est le koro, variété de syndrome phobique caractérisé par la terreur de voir se ratatiner, puis se résorber, toutes les parties protubérantes du corps, nez, menton, seins, pénis. Bref, ceci, cela. Peu à peu, la conversation s’effiloche, en vient au bruit du train, à ses rythmes si particuliers, aux onomatopées traditionnelles qui le parodient selon les langues. La jeune psychiatre précise qu’elle est hispano-mexicaine, mêlée de sang indien, comme l’attestent ses yeux sombres et ses pommettes saillantes. Elle porte un nom à rallonge: Inès Asuncion Delgado y Popocatepetl. Son mari, un Wallon légèrement prognathe aux yeux bleus, s’appelle plus sobrement Alfred Wauters.

Selon Inès, en castillan, le bruit du train est illustré par un jeu de mots: parara-papa, parara-pachim. Rien à voir avec le broun-roun-roun de Cendrars, dans sa Prose du Transsibérien. Moi, je me souviens d’une comptine de mon enfance, qui entrelaçait les harmonies imitatives: j’fiche-le-camp, j’fiche-le-camp… ça-va-tout-seul, ça-va-tout-seul… si-tu-tombes-tu-te-tues, si-tu-tombes-tu-te-tues…

La nuit aussi tombe sur le Shanxi – et ne se tue pas. Bientôt, chacun s’allonge, les lampes s’éteignent. Mais une fois de plus, je ne trouve pas le sommeil, et je reste couché sur le dos, les yeux captivés par la veilleuse, les oreilles saoulées par le bourdonnement du ventilateur. Sssiiihhhh… Hhhouuu… Inspirium, expirium. Trop excité pour m’endormir, je me décide à aller fumer une cigarette dans le couloir. Quelques voyageurs sommeillent sur des journaux posés à même le sol. Par la vitre baissée, je laisse mon regard se perdre dans la nuit. Quel est donc le sens de cette course qui m’emporte plein sud?

Ibant obscuri sola sub nocte.

Allons, un petit coup de diatonique. Contre le vent, je risque piano-piano quelques rifs d’un fret-train blues  dans le style de Hooker, plus précisément un fragment de Bottle up and go suivi d’un extrait de I’m bad like Jesse James  Dou-ou di-doum, dou-ou di-doum. Toujours cette bonne et solide cadence shuffle, faite dirait-on pour s’accorder aux parara-papa, parara-pachim du train.

Un jeune homme veut passer, je m’efface, duibuqi, il s’éloigne. Sa façon de marcher est caractéristique des Chinois: bassin en avant, paumes en supination, pieds à la traîne. Comment agit le point mingmen, au creux des lombes, lorsque l’on voyage en train? J’essaie de sentir la présence de cette zone du dos en faisant quelques pas dans le sens de la marche. La double propulsion de la locomotive et de mes enjambées amplifie-t-elle ma progression dans la nuit immense qui nous avale, là-bas, plein sud? Comment calcule-t-on ce genre de choses, si tout n’est que mouvement, s’il n’existe aucun point fixe dans l’univers, si tout est relatif à tout?

Sinologus derivans.

Survient Da Peng. Lui non plus ne parvient guère à dormir (…)  Il me tend une Asmara. Nous fumons en silence, les coudes appuyés à la vitre baissée. La nuit court le long du train, à bâbord comme à tribord. A cause de la chaleur, mon compagnon a ôté sa chemise et reste en maillot de corps. C’est alors que je découvre l’énorme tache pigmentaire au-dessus de son coude gauche, foncée, large comme un verre de montre. En son centre, une touffe de longs poils blancs plante une oasis insolite. Quelque chose d’inquiétant dans ce naevus, sorte de visage dans la nuit, visage hostile. Comment dire? Cette tache fait tache sur le personnage modeste et attentionné de Da Peng. Métastase de son “ombre”? Indice d’un Doppelgänger  orgueilleux et malveillant?

Au petit matin, à la gare de Luoyang, un incident presque pataphysique. Deux employées nous font une déclaration ahurissante : nous devons peser nos bagages… Abasourdis, nous n’en croyons pas nos oreilles. Peser les bagages dans une gare? Et à l’arrivée? Da Peng hausse les épaules. Je ne sais comment réagir. Devant nous, l’Américain bouddhiste qui se fait appeler Ismael, après un instant d’hébétude, se résigne et pousse sa grosse valise sur la balance. Inès et son mari semblent consternés. Moi, comme j’ai peu dormi, mon humeur s’emballe vite. Je refuse de plier devant cette contrainte grotesque, ce qui me vaut d’être immédiatement houspillé. Me voilà bientôt en train d’invectiver les deux harpies. Cela déchaîne un ouragan, elles vocifèrent de plus belle, nos clameurs résonnent dans le hall de gare, un attroupement se forme. Da Peng intervient, me prend doucement par le bras, m’emmène à l’écart, m’engage à conserver mon sang-froid.

Je n’insiste pas et tente de me calmer pendant qu’il entame les pourparlers avec les deux mégères. Mais elles sont décidément inflexibles, l’une d’elles tonitrue comme une sirène de brume. Soudain, devant mes yeux ébahis explose la colère de Da Peng, une colère éperdue. Les veines du cou enflées à se rompre, le menton frémissant, il fait gronder et rouler sa voix de tête. Son teint est devenu safrané. De l’index, il cloue les deux mégères à je ne sais quel pilori. A peine si je le reconnais. Je me surprends à rire nerveusement.

Doppelgänger.
Cette démonstration a visiblement eu raison des deux harpies. Sans rechigner, elles baissent la voix, abdiquent, finissent par signer une décharge. Nous sommes dispensés de la pesée. En tout cas, fulmine Da Peng en montant dans le taxi, tu viens de vérifier un de nos vieux adages, qui dit que les femmes du Henan ont la “voix criarde”. Euphémisme, non?

Gérard Salem

Fragment de 9×9, work in progress

Article paru dans Papiers de Chine.

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