Le baron de Münchhausen et le « self help »

« Vous savez, c’est fou le nombre de choses que je découvre sur moi, ici. » Elle parle d’une voix calme, qui résonne dans le parloir nu. Voilà près d’une année qu’elle fait l’expérience de l’enfermement. Elle n’a jamais autant réfléchi sur elle-même, sur sa vie, sur son enfance. Certes, elle est douloureusement consciente du mal qu’elle a subi et fait subir. Mais en même temps, elle ne s’est jamais sentie aussi proche d’elle-même, aussi vraie, et ça la bouleverse. Sans compter que ses relations avec les autres détenues lui ont ouvert les yeux sur bien des réalités qu’elle ignorait: résignation quotidienne collective, remords cuisants, querelles sournoises, nécessité de se défendre contre les agressions, désespoir, mais aussi partage, solidarité, amitié forgée dans le malheur, espoir renaissant… « Bien sûr, ajoute-t-elle, je pourrais me lamenter et ne voir que les conséquences affreuses de cette situation, pour moi comme pour mon enfant (il n’est pas facile pour lui de dire à ses camarades que sa mère est en prison). Mais il n’empêche… Je retire de tout ça une forme d’apprentissage qui m’est devenu terriblement précieux. « 

Je l’écoute et elle me rappelle une autre patiente qui me disait comment son cancer avait été une « bénédiction » dans sa vie. Cette maladie lui avait entre autres ouvert les yeux sur l’état déplorable de ses relations avec sa fille. Elles avaient énormément communiqué depuis que celle-ci venait la visiter à l’hôpital pendant sa chimiothérapie. Elle avait pu lui dire combien elle l’aimait et l’écouter comme jamais elle n’avait su le faire auparavant. « Il faut parfois en arriver au point de tout perdre, pour se rendre subitement compte de tous ceux à qui l’on tient, de tout ce que l’on reçoit d’eux, de ce que l’on oublie de leur donner. » Me revient aussi le souvenir d’un homme qui venait de perdre son enfant en bas âge. Le deuil intolérable, suivi d’une dépression sévère avec ruminations suicidaires, l’avait conduit à l’hôpital psychiatrique. Là, il s’était lié à un jeune schizophrène extrêmement perturbé qui fréquentait le même atelier d’ergothérapie que lui. Sans raison particulière, ils s’étaient s’était pris de sympathie l’un pour l’autre, alors qu’aucun médecin, infirmier ou patient ne parvenait à établir le dialogue avec ce jeune malade gravement autiste. La confiance qu’avait placé en lui un être aussi fragile, aussi démuni et méfiant l’avait dérouté et comme « réveillé » de sa dépression.

Bref, à quelque chose malheur est bon, direz-vous. Mais au-delà de ce truisme, quelles autres leçons recèle cette aptitude naturelle à tirer parti de l’épreuve?

D’abord, un simple constat. Une expérience dramatique est – plus souvent qu’on le croit – l’occasion de se connaître mieux et de mobiliser des ressources insoupçonnées en nous. La maladie n’est donc pas réductible à une chose abjecte et humiliante (comme le voulait Céline). L’enfermement carcéral, la perte d’un être aimé, l’exil, la misère sont autant d’opportunités de vérifier notre capacité d’y faire face et d’en sortir grandis.

Ensuite, une stratégie. Celle du baron de Münchhausen, qui s’était sorti du marécage en se tirant par les cheveux… Comment favoriser ce type d’attitude et en faire profiter le plus grand nombre? En créant des occasions d’échanger ce genre d’expérience en groupe. Ce courant existe, du reste, sous le vocable anglo-saxon de « self help ». Peut-être les autorités sanitaires et les caisses maladie devraient-elles réfléchir à ce type de levier – au lieu de se fixer de façon obsessionnelle sur l’explosion des coûts de la santé et de ne voir les enjeux de celle-ci qu’avec les yeux des ploutocrates et autres aigrefins de notre temps?

En quittant la prison, je me récite ces vers de Du Fu* : « Une chanson, là-bas… c’est un mendiant. Puisqu’il chante, ce vieillard qui n’a jamais rien possédé, pourquoi gémis-tu, toi qui a de si beaux souvenirs? »

*Poète chinois, dynastie des Tang.

(27.05.97/LNQ)

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