De l’art de punir les enfants

Médusé, j’assiste à la conférence d’un médecin-légiste sur les mauvais traitements infligés aux enfants*. Le propos du conférencier est abondamment illustré par des diapositives réalisées auprès d’enfants vivants ou trépassés. Nous sommes loin de l’antique stratégie de la privation de dessert. Les lésions subies sont savamment classées, selon des secteurs anatomiques précis. Tenez, par exemple, les atteintes du massif facial sont d’une surprenante diversité: ecchymoses ou hématomes du front, des paupières, des joues (avec traces de griffures d’ongles, empreinte durable d’une gifle solidement assénée, d’un uppercut habilement envoyé dans une joue ou un menton, à moins que ce ne soit contre le nez ou la bouche, avec déchirures subséquentes des lèvres, fractures des dents, hémorragies des gencives).

Permettez-moi de passer rapidement sur l’éclatement de l’oeil, la destruction de l’os malaire, la fracture multifragmentaire de l’os nasal et/ou frontal, le fracassement des délicats osselets de l’oreille moyenne (avec surdité définitive), les traumatismes crânio-cérébraux (avec débilité consécutive), et autres entités pourtant des plus intéressantes. Retenons en passant, toujours dans le seul chapitre des atteintes du massif facial, les lésions internes de la cavité buccale, attribuables à l’enfournement (rageur) d’une cuiller dans la bouche auprès de bambins rétifs à la nourriture, avec délabrement des lèvres, des dents, du palais, ou de la face interne des joues.

Mais attendez, il y a mieux: le shaking baby syndrome. Autrement dit, un cisaillement des veines et artères de la nuque et des méninges (avec lésions irréversibles du cerveau, parfois coma ou décès subit), lorsque l’on secoue énergiquement un bébé qui a la mauvaise idée de pleurer pour nous emmerder, nous autres parents fatigués après une journée laborieuse, exaspérés par nos frustrations quotidiennes, et juste au moment de Columbo.

Bon, est-ce tout?

Non, d’autres choses plus corsées nous attendent. Par exemple, la gamme hétéroclite des lésions de la peau sur tout le corps. Vous pensiez qu’avec les ecchymoses et les hématomes j’avais tout dit? Bernique. Restent le sous-chapitre des contusions et déchirures (par instruments contondants), celui des entailles plus ou moins profondes (par instruments tranchants), ou celui des brûlures (du premier, deuxième ou troisième degré), à l’aide d’une cigarette (de la marque que vous voudrez), d’un fer à repasser (réglé à la température désirée), d’une plaque chauffante (sur laquelle asseoir le vilain bébé).

J’oubliais d’autres joyeusetés : fractures des membres (d’âges différents, ce qui constitue un indice révélateur du battered child syndrome décrit par le pédiatre Kempe en 1962), destructions ligamentaires et musculaires par élongation d’un bras, suivies d’infirmité (c’est si mou, parfois, un gosse!), carbonisation des mains ou des pieds (grâce à de l’huile bouillante ou à un peu de lait que l’on a laissé « monter » ce qu’il fallait). Mieux encore (pour les adultes futés, qui n’oublient pas de joindre l’utile à l’agréable): lésions des organes génitaux et de la région périnéale, par exemple érythèmes traumatiques des grandes et petites lèvres, du clitoris, dilatation forcée de l’orifice vaginal ou anal (compliquée d’écoulements divers), avec parfois rupture sphinctérienne, hémorragie interne, etc.

Tant d’ingéniosité laisse pantois, non? Maintenant que nous voilà convenablement documentés, peut-être y songerons-nous lors des prochaines décisions politiques au sujet de la maltraitance infantile?

* Dr Alain Sutter, dans le cadre des cours annuels sur la maltraitance infantile, organisés avec l’UNIL à l’initiative du Délégué cantonal aux mauvais traitements des enfants. Ces cours viennent de réunir à Dorigny pendant cinq jours près de 80 professionnels de l’enfance désireux de comprendre et prévenir ce genre de sévices, dont le recensement va croissant.

(01.10.96/LNQ)

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