Embarquements pour Cythere

Voilà qu’au coeur de l’hiver, ils partent pour les îles. En solitaire ou en famille, le plus souvent en couples (légitimes ou non). Cela se fait de plus en plus, me dit-on. Les gens vont passer leurs vacances dans une île. Vogue? Marotte nouvelle? Besoin caché? Dumping hystérique des voyagistes? La question est posée Voyons ça.

Ils partent à Chypre, à la Réunion, aux Sychelles ou aux Caraïbes.(Moi, il ne me reste que ma pipe éteinte dans son lourd cendrier de fonte et cette île minuscule au large de Villeneuve, avec son arbre émouvant de solitude).Ils partent pour fuir la routine pesante, le ciel gris, les échéances blêmes, les fêtes de fin d’année. Ils rêvent de mers d’émeraude et de vie sauvage, loin des soucis, des écrans d’ordinateurs, de la télé, des contraintes d’une vie harassante ou sans joie. « Avoir la paix, enfin. » Ils partent pour s’isoler (île < isola), sans rien emporter (peut-être un livre?). Quête du dénuement. Ordre et beauté. Luxe, calme et volupté diverses. Leur horizon se limitera-t-il aux cocotiers et aux bikinis? Pas seulement. Leurs désirs seront parfois plus nuancés, sans exclure le frisson érotique pour autant. pPar exemple,voir enfin Syracuse et ses façades penchées, en relisant Pirandello, Vittorini ou Sciascia. Fouler dès potron-minet la lande irlandaise,avec l’appareil photo en bandouillière et un grand labrador mouillé entre les jambes. Traquer le fantôme d’Ulysse dans les Cyclades, pousser jusqu’aux Sporades, se coucher à l’ombre d’Achille dans une baie de Skyros.Mâcher quelque crazy mushrooms à Phuket, en louchant sur les femmes-girafes.Saliver sur le porcelet laqué aux épices de Bali.

Pourquoi tant d’évasions? Qu’espèrent-ils donc? Rien de moins, rien de plus que La terre promise, l’éden, l’âge d’or, Le havre du coeur et de l’esprit.Ou La consolation (même provisoire) des sentiments bafoués. L’idylle enfin possible. Le bonheur instantané, la fête des sens, l’émotion en son écrin luxuriant. Quelque chose d’essentiel leur manquait, alors ils partent. Dans le sillage de Defoe, de Jules Verne, de Melville, de Somerset Maugham, de Segalen, – c’est selon. Rencontrer enfin l’ours blanc dans la toundra nue de Baffin, par moins 60 degrés. Ecrire sous le ciel tourmenté de Guernesey ou claquer des doigts dans les soirées de jazz de Jersey. Se pâmer dans les nuits chaudes et les vapeurs de rhum de la Havane. Ou encore, la narine frémissante, humer les seins aux fleurs rouges peints par Gauguin aux Marquises.

Robinsonnades? Mélancolie à la Lord Jim? Romantisme hugolien? Une île restera toujours chargée de significations troubles. Par sa circularité et son isolement, elle est à la fois le centre et la marge, évoque en même temps le commencement et la fin de quelque chose. Aimantations changeantes. Retour à l’incertaine genèse, affirmation de cette singularité tant espérée. Les tycoons iront jusqu’à s’acheter un bout d’archipel, pendant que les disciples de Rousseau se borneront à une rêverie philosophique dans l’île Saint-Pierre. Ah, devenir soi, se définir une bonne fois, se différencier d’autrui!Comment? En faisant de la plongée sous-marine aux Maldives. En s’immergeant dans un bankoulélé de Pointe-à-Pitre, tout en mordillant dans une canne à sucre. En se saoulant dans un bar de Zanzibar, avant de promener sa cuite sous les balcons mauresques, les moucharabiehs ourlées, les jalousies baroques.

Mais les voilà déjà de retour. Alors, alors? As-tu été à Tahiti? Et ces salades de fruits? Jolies, jolies, jolies? Mais oui, Mais non, docteur. C’était bien mais rien n’a changé pour autant. Et tout reprend comme avant. Jusqu’à la prochaine fois.

Eh bien moi, cet été, ce sera la Route de la Soie jusqu’à Dunhuang, pure île des sables. Qui m’aime me suive. De toute façon, je reviendrai. Et tout reprendra comme avant, jusqu’à la prochaine fois.

(14.01.97/LNQ)

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