Faux self

Plutôt grande, d’une beauté un peu fade et plaquée, style couverture de magazine féminin, avec l’inévitable attirail de la femme « up to date » (briquet de marque frappé à ses initiales, foulard italien noué à la lanière du sac compact, longues cigarettes mentholées, jupe serrée sur collants noirs, ou atroces pantalons-fuseaux qui doivent donner l’impression d’être suspendue entre ciel et terre, quand ce n’est pas une jupe-pantalon, l’horreur absolue). Elle vient chaque jeudi, en fin de matinée. D’avance, en reconnaissant son pas affairé dans le couloir, je me prépare à cinquante minutes d’idées reçues et d’ennui.

Chaque fois, elle rit de mon retard (devenu « proverbial »), n’entre pas dans mon bureau, mais y fait son entrée (mollet en avant, roulis des épaulettes sous le mohair flou), s’installe dans le canapé qui soupire poliment, croise les jambes dans un crissement électrique, ouvre son sac, sort une cigarette, actionne le briquet, exhale la fumée bleue : « Alors, où en étions-nous? » Et c’est à moi de lui rappeler le fil de nos propos. Elle vient me voir comme elle va voir son coiffeur ou son esthéticienne. Et pendant qu’elle me parle, je ne peux m’empêcher de méditer sur la fausseté du monde.

Il est vrai que notre monde est expert en matière de falsification (d’autres l’ont dit mieux et avant moi, d’ailleurs*, mais comment ne pas être hanté par cette idée?). Tout contribue à aiguiser en nous le goût de la contrefaçon et du chiqué. Le « look » est devenu une condition de la visibilité sociale, il garantit – paradoxalement – la consistance de l’individu**. Essayez de vous soustraire à cette tyrannie du trompe-l’oeil et de la reproduction, et vous verrez. Le culte de l’apparence semble l’emporter depuis belle lurette sur le goût de la sobriété ou de « l’authentique ». Notre monde est désormais celui de la photocopieuse, du fac-similé, du « like » et du « more » américanoïdes. Voilà ce que je me dis, en prêtant une oreille un peu distraite au babillage de ma patiente.

Elle parle fort, de tout, de rien. D’elle, de ses déboires sentimentaux, de ses fantasmes. Elle me demande parfois, en gloussant, si elle est « vraiment normale » ou si elle n’est pas « un peu fada ». Ses gestes sont démonstratifs, et tellement caricaturaux qu’ils semblent avoir perdu la mémoire de leur réalité première. Des cheveux aux orteils, elle est factice en diable. Déjà à notre première rencontre, elle se disait embarrassée quant à ses raisons de me consulter. Elle se sentait certes « motivée » pour une psychothérapie, parce qu’elle souffrait de frigidité, en tout cas d’anorgasmie vaginale, comme le lui aurait précisé un sexologue petite coterie mondaine. Par ailleurs, les plus « intellos » de ses amies en faisaient une, de psychothérapie, et elle se sentait je ne sais quel devoir d’en entamer une à son tour. Elle venait donc en psychothérapie comme on va à un vernissage ou comme on s’inscrit à un cours d’aérobic. Moi, elle me donnait alors l’impression d’éprouver le besoin de vérifier qu’elle existait vraiment – et je le pense toujours. Mais comment opère-t-on ce genre de vérifications? En tonitruant son moi et ses fantasmes entre mes quatres murs? En gigotant sur les coussins de cuir? En respirant de façon hystérique pour faire palpiter, mine de rien, un décolleté à festons (variante de balcon à moucharabieh fouetté par les embruns hivernaux)?

Agacé dès le premier jour, je ne lui ai pourtant pas dit non. Quelque chose m’incitait à la faire revenir – peut-être cette espèce de prurit que je ressentais dans mes moelles, caractéristique du « tempérament soigneur » si l’on en croit Céline. Elle me paraissait aussi pathétique que je ne sais quel piano blanc désaccordé, oublié sur une plage, non loin de l’empilement de chaises longues aux draps rayés de lignes bleues. Je pressentais en elle une forme de mélancolie sournoise, enfouie sous le fond de teint trop mat et le blond gazelle de la chevelure.

Aujourd’hui, elle ne sait plus vraiment pourquoi elle vient me voir. Peut-être qu’elle n’a pas encore trouvé la « bonne » formule de sortie, dans son répertoire « as if » ***. Mais je la soupçonne de mieux que ça. Il y a cette lueur qu’elle laisse transparaître, depuis peu, dans son regard soi-disant ingénu. Quelque chose de dur, d’effrayé et d’enfantin à la fois, peut-être l’espoir fou de se sentir un instant vraie, d’éprouver une sensation, une émotion réelle, jaillie d’une source lointaine, au plus profond d’elle-même.

Alors, j’attends, en muselant autant que possible mes humeurs. Peut-être ai-je tort, peut-être devrais-je donner libre cours à mon agacement et la contraindre à devenir vraie, contre moi, et à travers moi, contre le monde. Mais ça ne se fait pas. Je ne le fais pas. Pas encore.

*Umberto Eco: « La guerre du faux », Grasset, Paris, 1985, ou « Pastiches et postiches », Messidor, Paris, 1988.

** Gérald Béroud: « Le look manque-t-il d’étoffe? », in « Paraître, un soupçon d’être », Ed. Intervalles, 1993.

*** « As if » : l’une des désignations anglo-saxonnes des personnalités de type limite ou « borderline », à mi-chemin entre névrose et psychose (Otto Kernberg, « Les troubles limites de la personnalité », Privat, Toulouse, 1979).

(18.01.94/LNQ)

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