Classe tous-risques

- Qu’est-ce que ça veut dire, TOC?

Il a lu ce mot à l’hôpital sur son dossier, quand le médecin avait le dos tourné. Il insiste pour que je lui explique ce diagnostic. Non qu’il redoute d’avoir une maladie grave, mais depuis toujours, il éprouve le besoin de dénommer, cataloguer, classifier, énumérer, trier, ranger, situer clairement les choses et les êtres. Le monde n’est-il pas organisé en milliards de réalités que l’on doit sans cesse inventorier, classer, répartir en catégories progressives, et ceci à l’infini? Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Il lui paraît donc logique de comprendre sa maladie en la nommant, en la localisant correctement dans la nosographie des troubles mentaux, selon les critères attendus de gravité, d’accessibilité au traitement, etc. Voilà pourquoi, avant toute chose, il attend de moi information, clarté, précision.

Il ignore pourquoi il a « craqué », ce fameux jour qui précédait son hospitalisation. S’il a fracturé le crâne de son chef avec un lourd cendrier, c’était malgré lui, dans un état second. D’ailleurs, ses collègues, à la banque, étaient sidérés par un tel accès de violence. Ils connaissaient son caractère doux, calme, respectueux de la hiérarchie, honnête et méticuleux. Lui-même n’éprouvait pas l’ombre d’une aversion pour son chef. Tout au plus avait-il été un peu perturbé par la réorganisation du travail, notamment par la nouvelle distribution des matricules à la banque. Il avait l’habitude de W-344, c’est même ainsi qu’on l’appelait (comme cela devient courant dans nos banques ripolinées). Ce jour-là, son chef était entré et lui avait annoncé: « A propos, W-344, votre matricule a été modifié. Vous êtes désormais U-212. » Il avait d’abord été pris de vertige, puis d’une rage subite, folle, incommensurable, et crac.

Il est un peu comme les chats, il exécre les changements, et tout ce qui est inconstant, flou, inexact. C’est un obsédé des nomenclatures, un fanatique des classifications, un taxonomiste impénitent. Il sait, par exemple, qu’il fait partie des êtres vivants (ordre animal, espèce humaine, peuple hélvétique, tribu romande, caste vaudoise, cohorte lausannoise, famille chaillérane). Mais à quelle catégorie de malades mentaux appartient-t-il? Et que veut dire TOC, pour l’amour du Ciel?

Il insiste, attend ma réponse. Les mains en miroir, paumes face à face, doigts accolés pulpes à pulpes, il m’observe avec la patiente curiosité d’un entomologiste. Comme lui, j’appartiens à l’espèce humaine, avec cette particularité de faire partie des scientifiques (type universitaire, catégorie médicale, division psychiatrique, sous-espèce psychothérapeutique). Il me sait habilité à lui expliquer son diagnostic, et se sent en droit de me le réclamer. A l’hôpital, on s’est contenté de réponses vagues, assorties de conseils bien intentionnés. Il escompte que moi, je serai plus bavard, non, plus clair, non, plus compréhensif, non, plus honnête, non, plus serviable, non, plus correct à son égard.

Alors, que voulez-vous, je m’éxécute. Même si ça m’embête, même si je fais partie du sous-embranchement des psychiatres qui renâclent à donner un diagnostic au patient, de ceux qui pensent que ça ne rime à rien, que ce n’est pas le plus important, et pour lesquels un diagnostic n’est qu’une hypothèse, qu’un instrument de travail provisoire, et non une réalité en soi. Mais avec cet homme, allez savoir pourquoi, je fais une exception, je « craque », je m’adapte, je joue le jeu (à ma manière, notez bien). J’en rajoute même. Nous commençons par ouvrir mes deux manuels de classification des maladies mentales. D’abord le CIM-10*, le gros bleu, à la page 127, rubrique F42 (à droite en entrant). Puis le mini DSM-III**, le petit beige et bleu, à la page152, rubrique 300.30 (à gauche en sortant). Nous lisons à haute et intelligible voix tout ce qui concerne les Troubles Obsessionnels-Compulsifs.

Les définitions défilent, notre homme en prend connaissance, un peu impressionné, mais satisfait. Mais moi je hoche la tête, ça ne suffit pas pour se faire une idée valable. Il est indispensable de tenir compte des sous-catégories si l’on ne veut pas commettre d’erreur. Alors, nous ouvrons d’autres manuels, et nous nous enfonçons dans le labyrinthe des directives plus fines, indispensables au diagnostic différentiel des causes sous-jacentes aux TOC. Faut-il ranger notre homme dans le sous-ensemble des névroses pures, ou faut-il descendre plus bas, dans le marécage des états-limites (parmi lesquels il convient encore de distinguer ceux du niveau supérieur ou hystérique, du niveau moyen ou infantile, et du niveau inférieur ou narcissique)? A moins de choir plus bas encore, dans les bas-fonds inquiétants des schizophrénies, de la dépression majeure ou des syndromes psycho-organiques (Alzheimer? Pick? Kreuzfeld-Jacob?).

Les yeux exorbités, il lit, et je note un peu de sueur à son front. Timidement, il me dit que ce qu’il a appris là est suffisant, mais je secoue la tête: impossible, nous venons à peine d’entamer l’inventaire. Il ne va tout de même pas se contenter d’une appréciation si superficielle! Un peu plus tard, blême, épuisé, il me demande un verre d’eau. Puis d’une petite voix, il suggère de nous en tenir là pour aujourd’hui. Bien. Mais d’ici notre prochain round, je lui prête un livre à lire absolument. Ce sont les notes d’un lettré chinois du 9e siècle, un certain Li Yi-chan***. Je lui dis que cela l’exercera utilement pour la suite de notre exploration. Et je me dis in petto que cela lui aérera un peu les méninges.

*CIM-10 : Classification Internationale des Troubles mentaux et des Troubles du Comportement, OMS, Genève, Masson, Paris Milan Barcelone Bonn, 1993.

**DSM-III: Critères diagnostiques de l’American Psychiatric Association, Masson, Paris New-York Barcelone Milan Mexico Saõ Paulo, 1986.

***Li Yi-chan, NOTES, Gallimard, Paris, 1992. Sorte de mini-traité poétique des classifications insolites.

(08.02.94/LNQ)

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