Lorsque l’enfant parait

Elle vient d’accoucher, et c’est un drame. Elle ne veut pas voir son enfant, ne supporte pas de le prendre dans ses bras, refuse de l’allaiter, se dit incapable de sentiments maternels, se sent d’un seul coup mauvaise, méchante, dangereuse. Elle a même tenté de le tuer à deux reprises, cet enfant, à la maternité. Ça a fait peur à tout le monde, on a dû l’hospitaliser en milieu psychiatrique. Oui, pour la première fois, elle vient de donner la vie, et elle le regrette.


Pourtant, il est mignon, le petit, avec ses risettes, ses fossettes et tout ce qu’il faut. Pas le genre agité ou difficile. Et puis, la grossesse était désirée, les choses s’étaient assez bien passées jusqu’à l’accouchement. Bon, elle avait eu quelques « passages à vide » bizarres, comme elle les appelait, à partir du sixième mois. Un peu de cafard, des pleurnicheries sans raison, quelques troubles passagers du sommeil. Mais tout le monde sait qu’une femme est un peu vulnérable pendant la grossesse, avec tout le chahut hormonal que ça fait. Personne ne s’en était donc inquiété, d’autant plus que c’était une nature plutôt gentille et paisible, qui essuyait vite ses larmes et retrouvait aisément le sourire auquel ses familiers étaient habitués depuis toujours.


Son mari? Une sorte de grand dadais timide et doux, désemparé par tous ces changements. De prime abord, aucune histoire de conflit conjugal, du moins avéré. Quant au gynécologue qui l’a suivie et qui l’a accouchée, il était correct, à la hauteur, avec en plus le mot pour rire. Et le pédiatre donc, un type sympa, compétent, décontracté. La sage-femme? Un peu bourrue dans ses manières, mais avec un coeur tendre et des paroles plutôt rassurantes. Quoi encore, qui encore? Les amis, les voisins, les connaissances lui ont tous envoyé les fleurs et les bons voeux habituels.


Bref, tout le monde a l’air content, sauf elle. Tout le monde? Attendez, il y a encore la belle-mère. Celle-là, elle en faisait une tête, la veille de l’accouchement. Mais de ce côté, passe encore, c’était prévisible, la chère dame n’ayant jamais vraiment accepté de voir son fils se marier si vite. Tout le monde s’attendait à ce qu’elle fasse un peu la grimace, même notre accouchée, qui en riait parfois, comme d’un bon tour qu’elle lui jouait en transformant son fiston en papa.


Avec ses propres parents, il y a franchement quelque chose qui cloche. Dès le début de la grossesse, son père s’est montré bizarrement froid et distant, sa mère a exprimé son inquiétude. « Tout ça me fait souci », lui disait-elle souvent, au lieu de se réjouir. « Tu es bien jeune, ma fille, sauras-tu te débrouiller? Est-ce que tu ne t’es pas décidée trop vite? Seras-tu vraiment heureuse avec un mari si jeune? Réussirez-vous à élever un enfant dans de bonnes conditions? Tu aurais dû attendre. Ah, tout ça me fait souci. »


L’inquiétude de sa mère s’est lentement, insidieusement installée en elle. Depuis toujours, elle a été très sensible à tout ce que qu’elle pensait ou ressentait. La froideur de son père l’a progressivement gelée, éteignant peu à peu le plaisir de sentir son ventre se gonfler. Elle ne s’est jamais vraiment démarquée de ses parents, même si un jour, elle a décidé de vivre sa vie et de se marier. La séparation affective ne s’est pas faite, même si la séparation existentielle et géographique semblaient acquises. En fait, elle n’a jamais existé par elle-même, ses désirs étant colonisés par ceux de ses parents.


Et voilà que cet enfant paraît, et avec lui une nouvelle donnée, imparable, de l’existence, une émancipation nécessaire, une priorité indiscutable. La voilà prise dans un dilemme insoluble: abandonner ses parents ou abandonner son enfant.


A l’hôpital psychiatrique, elle est hébétée, folle, parfois pathétique, parfois effrayante (son beau visage se déforme alors et prend des expressions de sorcière). Pour qu’elle accepte de s’occuper du bébé, hospitalisé avec elle (seule décision intelligente dans ces situations), pour qu’elle le prenne dans ses bras, l’infirmière doit beaucoup insister et rester sur place. On lui donne des médicaments, on lui fait des massages, on l’encourage à exprimer ses sentiments, on la valorise dans ses capacités de mère. Tout cela est bien, mais ne suffit pas. Tant qu’elle n’a pas reçu « le feu vert », une vraie reconnaissance de son père, de sa mère. Et ça, c’est tout un programme.


Comme toujours, ou presque, dans les troubles du post-partum, il s’agit d’un scenario pirandellien, d’un drame à plusieurs personnages. Lorsque l’enfant parait, le cercle de famille n’applaudit pas toujours.

(12.01.93/LNQ)

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