Devine qui vient dîner ce soir

Aïe! Revoilà les fêtes et leur cortège de raouts familiaux ou mondains. On a beau se planquer, certaines réjouissances conviviales restent obligées. Je redoute en particulier les longues soirées où je me trouve confronté aux amis des amis, au tir groupé de leurs questions entre le saumon et la mousse au chocolat. La première question (prémisse nécessaire, presque rituelle) n’en est pas vraiment une, puisque les amis des amis sont déjà avertis à l’avance: « Ah, vous êtes psychiatre. » Le mot est lâché. C’est le moment de prendre un air absent, de regarder la pointe de mes souliers, ou de laisser mon regard se perdre dans la bisque de homard.


Suivent d’autres remarques, généralement proférées sur un ton mi-enjoué, mi-inquiet: « Nous devons faire attention à ce que nous disons, n’est-ce pas? Vous êtes sûrement en train de nous analyser en cet instant. » Et de rire, en disant ça, comme pour conjurer d’obscurs maléfices. Les analyser! Seigneur, quel ennui. J’essaie de changer de sujet. Inutile, ils ne lâcheront pas leur proie si facilement. Ils me relancerons toute la soirée, avec des airs mystérieux, détectant je ne sais quels sous-entendus dans mes remarques les plus anodines. C’est une sorte de pilori, un essorage autorisé du cerveau du psychiatre en goguette. Bien des gens sont avides de ce genre de consultation-pour-rire, soustraite dans une ambiance de cotillons, de sifflets et de bulles de champagne. Comme si l’atmosphère festive allait les absoudre ou dédramatiser leur problème.


Mon premier mouvement est l’agacement. Mais bien entendu, par égard envers mes amis, je m’efforce de ne pas me montrer désagréable avec leurs amis. Pour gagner du temps, je me précipite sur le taboulé ou me plonge dans la dernière édition illustrée de la Divine Comédie qui traîne là, sur une crédence. Répit transitoire. Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate. Bien vite, on me happe dans la conversation générale, ou pire, dans les apartés feutrés.


Grosso modo, on peut distinguer deux catégories de sollicitations dans ce genre de soirées. La première regroupe les demandes de type altruiste. « Nous avons un ami que nous aimons beaucoup, et qui devient suicidaire depuis que sa femme le quitte. Il lui faudrait quelqu’un comme vous. » Ou bien: « Ma fille me fait souci, elle ne mange plus, compte ses calories, devient pâle, est-ce l’anorexie? » Ou encore: « Mon mari est terriblement stressé, faites-vous de la relaxation? » Ou même: « Il faut que je vous envoie ma femme, elle est complètement déprimée, et c’est toujours à moi de demander les rapports. » (Les rapports!). Dans la deuxième catégorie, plus serrée, on peut ranger les sollicitations personnelles: « Je rêve souvent d’un chien rouge qui me poursuit, est-ce grave? » Ou bien: « Mon généraliste me dit que mes migraines du week-end sont d’origine nerveuse, vous pouvez faire quelque chose? » Ou encore: « Je bande mieux si ma femme regarde des video X avec moi, dois-je me décider à faire une psychanalyse? » Ou même: « Au réveil, quand je me rase, j’ai l’impression de ressembler de plus en plus à Milosevic. Est-ce le début d’une névrose obsessionnelle? » Dans les deux catégories, le commentaire explicite ou implicite qui revient le plus souvent est: « Voilà un cas intéressant pour vous. » Comme si j’étais en mal de patients au lieu de passer une soirée tranquille.


L’alcool aidant, les comportements se désinhibent, les langues se délient de plus belle. La mienne aussi, en fin de compte, et ça finit par se gâter. Ils veulent des diagnostics? Ils en auront. Je vais leur en donner, des termes savants, à tous ces amateurs de fast-consultation. Juste de quoi les inquiéter un chouïa et les faire regretter de me persécuter lorsque je ne travaille pas. Tiens, celui-là par exemple, qui tire, tortille et frise ses cheveux autour de son index en me parlant. Exemple classique de trichotillomanie. D’ailleurs, je parie qu’il se ronge les ongles aussi, non? Consterné, il glisse ses mains sous la table. Ah, ah, onycophagie avérée! Voilà des stigmates révélateurs! Et cette dame, qui raconte à la cantonade – en sollicitant mon avis – son « recentrement » et son « lâcher-prise » dans quelque ashram à la mode, sans oublier la « libre circulation de ses énergies » et l’inévitable « ouverture de ses shakras »: jargonophasie* ou psittacisme? Diagnostic différentiel délicat, qui la laisse interloquée. Bien fait pour elle. Et cet aigrefin, tout en smoking et cheveux noués dans la nuque, qui m’épuise par ses discours, sait-il seulement pourquoi il agite son pouce et son index arqués en demi-cercle chaque fois qu’il dit « à quelque part »? Trouble praxique, relevant du maniérisme schizotypique, ou geste-cliché d’onaniste rentré: j’hésite, à haute voix.


Haro sur les symptômes! Je suis lancé, on ne me freinera plus. Me voilà arpentant les lieux, m’acharnant sur les amis de mes amis en mal de psychiatrie. Je m’en prends à un bas-bleu extatique, poétesse à la mode, pour lui révéler sa fixation durable au stade sadique-anal. Dans la cuisine, je me mêle à deux gandins qui draguent ensemble une demi-vierge, et les exhorte à méditer sur leur homosexualité latente, prête à s’épanouir entre deux whiskies. De retour au salon, je démasque une érytrophobique en la sommant de ne pas rougir quand elle cause. Sans prendre le temps de respirer, je provoque un hypomane converti récemment au bouddhisme (après escale dans l’islam), en pleine logorrhée prosélyte, en l’encourageant à aller à confesse chez le curé de sa paroisse. Dans la même foulée, je déclare solennellement à une femme au sex-appeal tapageur que la frigidité prend souvent la forme de son contraire, notamment dans l’hystérie. Bref, je crache tellement dans la soupe qu’on doit me jeter.


Moralité : n’invitez pas un psychiatre au réveillon. Ils sont insortables.


* Pour la mienne, de jargonophasie, on peut consulter utilement le « Lexique de Psychiatrie » de Y. Pélicier, P.U.F., Paris, 1976.

(29.12.92/LNQ)

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