Un bavard authentique

Le monde est rempli de bavards. Le bavardage est certes une calamité propre à tous les temps, mais notre époque en connait une recrudescence grave – catalysée par le virus médiatique. A la télé, à la radio, dans les magazines et les journaux, ce ne sont que tapages, ramages, fromages. Le bagou est devenu conquérant, la verbosité occupe le terrain, la loquacité vire de l’épidémie à l’endémie. Une fureur jacassière déborde la télé et fait irruption dans les foyers. Ce ne sont que débats-spectacles ponctués d’applaudissement hébétés. Bon, on peut zapper, direz-vous. Mais dans la rue, au bistro, dans les salons? Il y a toujours un bavard pour vous mettre le baratin dessus, sans parler du téléphone. A quand le zapping de rue ou la souris effaceuse de poche?


Les bavards envahissent notre paysage sonore, saturent nos récepteurs auditifs, se soulagent contre nos tympans à la façon des chiens contre les réverbères. Ils ne vous écoutent guère, ne vous entendent jamais. C’est « à croire que, chez ces gens-là, le conduit auditif débouche non dans l’âme, mais sur la langue », comme l’écrit Plutarque*. Inutile par conséquent de raisonner un bavard ou de le tancer. D’ailleurs aucun bavard ne se considère comme tel.


A ma consultation, j’ai plutôt l’habitude de gens qui ont peine à trouver leurs mots. Cela va du barrage schizophrénique au lapsus névrotique, en passant par le mutisme ou la mussitation**, sans oublier le silence, le simple silence des sentiments indicibles. Et quand la souffrance et la maladie deviennent volubiles, c’est précisément l’indice d’une souffrance, et non une coquetterie. Donc, de bavards authentiques en consultation, point. Ou bien ils ne font pas long feu. Tenez, depuis quelques temps, je pense en avoir détecté un vrai de vrai, et je me dis déjà que ça ne va pas durer.


Bien entendu, il ne vient pas « pour lui », il vient « pour comprendre sa femme ». Celle-ci, après une dépression et trois tentatives de suicide, demande finalement le divorce. Lui ne comprend pas pourquoi. Elle a insisté pour qu’il aille voir à son tour un psychiatre et qu’il fasse au moins un examen de conscience. Elle a ajouté que son côté « beau-parleur » avait tout gâché dans leur vie de couple. Cette remarque l’a piqué au vif. Et maintenant, devant moi, il s’interroge à haute voix, se tâte (verbalement), explore ses incertitudes, erre entre le zist et le zest. Il ne s’implique pas vraiment dans ses propos, n’exprime aucune souffrance réelle. S’il vient me trouver, c’est pour « analyser la situation » et « tirer au clair sa relation ». Il me place dans le rôle d’un partenaire intellectuel (c’est ainsi qu’il imagine la tâche du psychiatre), brandit toutes sortes d’idées inspirées. Les siennes? Nenni, celles des autres. Il en est encombré, il sait tout, il a tout lu, tout vu. Il prend mille précautions oratoires, me déclare, la voix cauteleuse, « qu’il sait qu’il faut savoir nuancer ses opinions », que tout est « complexe et connexe », que tout dépend à « quel niveau » on parle. Et patati et patata. Il se gargarise de mots, conclut une période, ouvre une parenthèse, repart de plus belle, s’écoute parler, ébloui par ses propres galipettes langagières.


Au début de chaque séance, il marque un temps, à la façon d’un boxeur qui se dandine, ou d’un coureur à son starting block, le regard par en-dessous. Puis il claque de la langue (appel de salive), prend son souffle, lâche une première phrase en guise d’exorde. Le voilà parti. Par salves successives, il m’arrose de blablas, m’inonde de justifications, m’assène des arguments du style psychotruc ou éthicomachin. Une petite écume vient parfois blanchir ses commissures labiales. Il parle. Il aime parler. C’est un bavard authentique, une pieuvre qui m’enlace de ses phrases-tentacules. Et je comprends que sa femme ait envie de prendre le large.


L’envie me prend parfois de lui couper la parole, de lui dire quelque chose comme « ploum ploum tralala », ou « vous m’en direz tant », ou « vous me la baillez belle! », ou « cause toujours ». Mais je n’en fais rien. Solidement amarré à mon fauteuil, je l’écoute, je m’exhorte au calme, je me dis : patience. Je nous donne une chance, à lui et à moi. Un homme me parle de lui, et parler de soi est une chose difficile. Celui-là est si peu présent dans ses paroles, même s’il dit souvent « moi je »! Ses mains s’agitent dans des gestes-clichés qui « font intellectuel » (poignet à mi-hauteur du thorax, doigts serrés et légérement pliés, petits balayages semi-circulaires vers l’extérieur comme pour ouvrir le chemin aux mots en direction de l’interlocuteur). Autre effet-pieuvre? Il m’agace, me fatigue, m’effraie un peu. Mais quelque chose me retient de couper court, de l’envoyer au diable. Je ne sais quelle angoisse tapie entre ses mots, dans le vibrato même de sa voix. Une fébrilité interne, le désespoir ancien d’un enfant jamais écouté.


Tôt ou tard, son truc ne marchera plus. Je le sens venir, d’ailleurs, ce moment. Lui aussi. Il m’a fait une drôle de remarque l’autre jour: « Vous me regardez autrement quand je me tais, comme si quelque chose aller se passer… et ça me fait un peu peur. » Cette phrase directe sonnait juste, contrastait avec son caquetage habituel, comme s’il réalisait soudain qu’il faisait de l’équilibrisme au bord de je ne sais quel gouffre. Tiens tiens, est-il en train de me devenir sympathique? En me quittant, ce même jour, il laissait derrière lui comme un nuage de paroles, qui flottait là, dans mon bureau. Il est vrai que, pour se cacher, la pieuvre lâche autour d’elle un nuage d’encre.

*Plutarque: La Conscience Tranquille, suivi de: Le bavardage, Arléa, Paris, 1991.

**mussitation: mouvement des lèvres sans émission de paroles audibles, observés dans certaines maladies mentales.

(09.02.93/LNQ)

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