Une hypnose comme ça

Vérifiez d’abord que vous êtes bien installé dans ce fauteuil – oui, comme ça, c’est bien – et fixez un point devant vous, n’importe lequel, un peu au-dessus de la ligne d’horizon des yeux, vous y êtes, et maintenant, il n’y a rien de spécial à faire pour entrer en transe, il suffit d’attendre, en fixant tranquillement ce point, en laissant votre regard se perdre en lui, comme il se perdait dans le mouvement des vagues, pendant vos dernières vacances d’été, aux Cornouailles, ou dans les brisants au pied de la falaise, il suffit d’attendre que vos yeux aient envie de se fermer, vous le sentirez vous-même au moment où le point fixé deviendra flou, ou bien quand vos yeux se mettront à picoter, à larmoyer, et que vos paupières se mettront à clignoter en devenant lourdes, je vous laisse découvrir ces sensations vous-même en laissant vos yeux se fermer d’eux-mêmes, sans le moindre effort – et s’ils préfèrent rester ouverts, ça n’a pas d’importance, laissez-les faire.

Vous pouvez aussi vérifier d’autres sensations anodines, le contact du fauteuil dans votre dos, celui des accoudoirs sous vos bras, celui de vos semelles contre le sol, bref, n’importe quelle sensation peut devenir intéressante et capter votre attention, et vous pourrez augmenter votre confort en cherchant un meilleure position, oui, comme ça, je vois que vos muscles se détendent, que vos yeux se ferment, que votre respiration ralentit son rythme, vous l’avez sûrement remarqué vous-même, sinon, vous pouvez vérifier maintenant que vos bronches sifflent moins que tout-à-l’heure, et que ce n’est pas une si mauvaise idée de laisser votre corps calmer lui-même les crises d’asthme, au lieu de ne compter que sur votre spray bronchodilatateur, il suffit de le laisser faire, ce corps, de lui faire confiance, car il est beaucoup plus intelligent que vous et moi, vous savez, et même plus intelligent que tous les livres de médecine, c’est ça, vous vous y prenez très bien, vos joues et vos lèvres deviennent moins bleues, presque roses, et vos ongles aussi, c’est un bon signe.

Et maintenant, peut-être sentez-vous dans les mains cette petite sensation de chaleur et de fourmillement que nous autres médecins appelons des paresthésies, si c’est le cas, ça signifie que l’irrigation sanguine afflue à la périphérie, et que vous êtes dans une transe légère, mas si ce n’est pas encore le cas, ça n’a pas d’importance, laissez faire votre corps, et quand les paresthésies seront là, peut-être qu’un de vos doigts bougera un peu pour me le faire savoir, je ne sais quel doigt, un doigt de la main droite ou un doigt de la main gauche, peut-être l’index, ou le pouce, ou le majeur, ou l’annulaire, ou même le petit doigt, laissez vos mains décider elles-mêmes, comme si vous n’étiez que le passager de votre corps et non le capitaine, ça peut paraître bizarre, mais c’est ainsi, tiens, je vois que votre index gauche bouge un peu, c’est bien.

Maintenant qu’est franchie cette « deuxième porte » de la transe, vous pouvez, si ça vous chante, laisser s’approfondir cette transe, en explorant d’autres sensations, même contradictoires, légèreté et lourdeur à la fois, chaleur et fraîcheur, et aussi l’impression paradoxale d’être en même temps très concentré, lucide, et distrait, comme endormi, ou bien de vous sentir curieux et indifférent à la fois, c’est un peu bizarre, mais c’est intéressant, il se peut d’ailleurs que vous ne m’écoutiez plus que d’une oreille, que des images surgissent sur l’écran de vos paupières, comme pour s’associer à vos sensations, et tout cela sans perdre conscience de votre rythme respiratoire, en réalisant comment ces mouvements respiratoires s’accompagnent de « visions internes », par exemple la vision de l’air, cet air riche en oxygène, qui pénètre vos narines, votre trachée, vos bronches, pour se répartir, généreusement, équitablement, dans les milliers d’alvéoles de vos poumons.

Et vous pouvez avoir conscience non seulement de ce rythme, mais d’autres rythmes autour de vous, rythmes subtils et profonds, rythmes de vie, omniprésents dans la nature, le balancement des grands arbres dans le vent, la danse des nuages dans le ciel, leurs formes improbables, visages lointains, anges voyageurs, caravanes oubliées, ou même l’ondoiement doré des champs de blé dans le soleil d’été, les éclats de lumière dans les feuillages, la valse lente des marées, le cycle de l’eau dans le ciel, avec ses orages et ses pluies, ses glaciers et ses rivières, ses fleuves qui vont vers l’océan – comme les oiseaux migrateurs vont vers le Sud à l’heure dite, le jour dit, comme les baleines se laissent attirer par la chaleur du Gulf Stream, comme les tortues du Golfe du Mexique nagent vers les sables du Pôle Nord, en été, pour y faire éclore leurs oeufs, tout cela, vous le savez sans le savoir, et votre corps, lui, le sait, comme il sait dilater naturellement vos bronches et soulager votre asthme en cet instant, comme il se souviendra de le faire à chaque début de crise.

(29.11.94/LNQ)

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