De deux choses l’une

De deux choses l’une: il a besoin de moi, ou ça ne sert à rien de venir me trouver. Incapable de se déterminer, il se sent entre le zist et le zest. Dès la salle d’attente, il hésite à m’emboîter le pas. « Excusez-moi de vous avoir dérangé, je ne sais pas s’il est nécessaire que vous me receviez. » Il vient pourtant d’attendre une bonne demi-heure. Il suffit que je vienne le chercher, crac, il veut s’en aller. Pour faire diversion, pour le détendre surtout, je lui rappelle la boutade de Groucho: « Je ne voudrais pour rien au monde faire partie d’un club qui m’accepterait comme membre ». Il rit, enfin, façon de parler. Il émet un drôle de bruit, quelque chose entre le grognement et le hoquet. Dans mon bureau, lorsque je l’invite à prendre place, il reste debout, incapable de se décider entre la chaise dure et le fauteuil mou.

Ses parents, ses camarades, le médecin de famille ont tous insisté pour qu’il vienne me consulter. « Ils disent que je ne suis plus le même, que quelque chose ne tourne pas rond là-dedans. » Geste circulaire du doigt vers la tempe. Il dit ça en souriant, mais son regard reste inquiet et dur, et j’évite instinctivement de sourire en écho. Quelle est sa propre opinion à ce sujet? A-t-il le sentiment d’être malade? Tourmente des sourcils. Il se tortille sur la chaise dure (il a préféré s’asseoir face à moi et laisser mon bureau entre nous). Malade? Il ne sait trop. Depuis quelques temps, il se sent ni vraiment mal ni vraiment bien, couci couça. Triste? Gai? Inquiet? Tranquille? Tout cela à la fois. Surtout perplexe, envahi de pensées bizarres – ses « parasites ». Obsédé par son visage, il passe de longues minutes devant le miroir, convaincu que son corps se modifie, que son visage devient un autre visage (étranges sensations, inconnues jusqu’alors, dans les muscles du front, des joues, aux commissures des lèvres, au creux d’une narine).

Deux choses l’une: il est en train de devenir fou, ou bien il est le jouet d’un mauvais sort. Pourtant, il n’a jamais été superstitieux, il n’a jamais cru aux phénomènes occultes. Mais il se reprend: rien n’est moins sûr, il l’était peut-être, superstitieux, mais sans vouloir l’admettre. Il guette mes réactions. Je sens bien qu’il me tient à l’oeil, celui-là. Je sais déjà que selon que je souris ou que je reste grave, il en déduira mille et une choses, en tout cas deux au moins, et qu’entre les deux, il aura bien de la peine à choisir. Bon, changeons de sujet.

Aujourd’hui même, là, devant moi, comment se sent-il? Couci couça. Bien, non, mal. Incapable de trancher. Afin de le dérider un peu, je lui glisse qu’en Chine, pour dire ça, pour dire que l’on se sent ni chair ni poisson, ou mi-figue mi-raisin, ou entre chaise et fauteuil, bref, couci couça, on dit que l’on est « mama huhu », « entre cheval et tigre ». Il roule subitement des yeux affolés. Je me sens bête. Trouvons autre chose. Qu’il me dise un peu comment tout cela a commencé.

Il ne se le rappelle pas avec précision. Il se souvient tout au plus qu’il a commencé par traîner au lit, dans sa chambre, il y a quelques semaines, quatre semaines, cinq semaines, peut-être six, peut-être trois. Traîner au lit? Oui, enfin non, pas vraiment. Il se levait, se recouchait, se relevait, vaquait, passait de longues minutes à fixer le coin de la table ou à observer ses traits dans le miroir. Il évitait les cours à l’université, ne répondait plus aux appels de ses camarades. Il se sentait incapable de vouloir quoi que ce soit, de décider quoi que ce soit. « Une sorte de paralysie ». Sa mère, inquiète et soucieuse comme à l’accoutumée, pensait d’abord qu’il couvait une grippe. Son père, un personnage essentiellement colérique, l’accusait quant à lui d’être, une fois de plus, « mou, lâche et veule » (il lui a toujours reproché son caractère velléitaire et irresponsable). « Encore couché! », phrase devenue trop familière.

J’observe cette variante contemporaine d’Oblomov*, et je me dis que nous voilà engagés, lui et moi, dans une curieuse aventure, certainement longue et difficile. La première détresse du schizophrène, c’est précisément cette forme de paralysie, étroitement liée à l’ambivalence** et à la perplexité. La tâche du thérapeute, c’est de créer le lien nécessaire à la volition retrouvée, au choix redevenu possible, au mouvement restaurateur de vie. Et c’est au stade « incipiens » de la schizophrénie qu’il convient surtout de réussir cette forme d’ajustement.

Alors, de deux choses l’une, j’y parviendrai, ou j’échouerai.

*Personnage du roman de Gontctharov, auteur russe du 19e siècle, qui passe son temps au lit et incarne l’ « oblomovtchina », triade faite de rêverie, d’aboulie et d’irresponsabilité.

**Ambivalence: terme créé par le psychiatre suisse Eugen Bleuler, en 1911, pour désigner un des symptômes de la schizophrénie. Il s’agit d’une attitude affective comportant simultanément et à l’égard du même objet, des tendances contradictoires d’amour et de haine, de désir et de crainte, de recherche et de fuite.

(16.11.94/LNQ)

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