Au(x) cabinet(s)

Il n’y a pas longtemps, j’ai reçu le faire-part de trois confrères ouvrant leur pratique commune en ville et m’invitant à l’inauguration de « leurs cabinets ». Ce pluriel m’a d’abord fait rire, puis m’a laissé pensif. Après tout, c’est peut-être un obscur penchant scatologique qui m’a incité, moi aussi, à ouvrir un jour mon cabinet en ville? Le mot « cabinet » m’indignait, me plaisait à la fois. Mon frère, artiste invétéré, m’avait suggéré, pour mon installation (!), de trouver une appellation moins triviale, par exemple le mot « atelier « . Idée tentante : la médecine n’est-elle pas davantage un art qu’une science?


Malgré tout, j’aimais le mot « cabinet », et son diminutif « cab », avec son ambiance new-yorkaise ou los-angélique. Une psychothérapie ne ressemble-t’elle pas à une balade en taxi? On se souvient des analyses-éclairs de Lacan, dans un taxi qui puait le cigare (roulé, comme de juste, sur les cuisses des lacaniennes). Et puis, devenir un « privé », ça frise le romanesque Série Noire, non? J’imaginais déjà, sur la vitre opaline de mon bureau, mon nom en arc de cercle avec la mention : PRIVATE INVESTIGATIONS. A mon arrivée, dans le matin blême, une belle inconnue me guetterait dans la pénombre de ma salle d’attente, en chapeau-cloche, gants de filoselle blanche et bas noirs: « Vous êtes bien Marlowe, Philip Marlowe? Il faut que vous m’écoutiez, c’est urgent. »


Allons, foin de ces fantasmes. Je reste psychiatre et non détective, même si je mène – à ma façon – je ne sais quelles « private investigations ». Et je me sens bien, finalement, dans ce lieu bizarre, le cabinet. J’y reçois les gens les plus étranges, les plus banals, les plus émouvants. Des gens comme vous et moi, avec des histoires à vous hérisser le poil, à vous faire sortir la moutarde des gonds, à vous faire pleurer, à vous faire rire tout votre soûl. Et, parfois, des gens qui vous tiennent un langage!

Par exemple cette femme qui souffrait d’un syndrome de Gilles de la Tourette. Sorte de tic complexe, avec sursaut du buste et de tout le corps, spasme des zygomatiques, mots orduriers proférés entre deux cris ou grognements. Quand elle venait à ma consultation, je l’identifiais à son pas sautillant et aux injures jaculatoires dont le hall de l’immeuble résonnait. Quand le tic survenait, elle me « rappait » quelques solides jurons, dignes d’un palefrenier. C’était plus fort qu’elle, elle s’en excusait chaque fois. Mon rire la rassurait un peu.


Ici, dans l’intimité de ce lieu, il s’agit aussi de se soulager. Un cabinet de psychiatre est en quelque sorte cholagogue, vermifuge, diurétique, roborant. Une sorte de clystère. Il doit inciter chacun à se faire entendre, sur tous les tons. Généralement, ça se passe décemment et mezza voce : sanglots, gémissements, regrets, pardons, déclarations émues, retrouvailles réjouies, espoirs subits – et autres effusions bénéfiques. Mais parfois cette formule ne suffit pas: un langage plus corsé s’impose.


Je me souviens d’un notaire sobre, élégant, austère, aux manchettes immaculées, qui se défoulait à chaque séance en éructant mille et une grossiéretés. Cette débauche coprolalique* le soulageait, le changeait du discours châtié de sa profession. Il ne manquait jamais de dire merci en partant, avec une lueur navrée dans ses yeux battus. D’autres, plus érotomanes, préfèrent les « pornographèmes » – comme dirait peut-être un linguiste. D’autres encore mélangent le tout, dans une hystérie mystico-blasphématoire, genre Sade ou Bataille. Du reste, il paraît que le mot périnée signifie « autour du temple ». Qu’importe la fonction incriminée: on dirait que l’essentiel, c’est d’user du cabinet psychiatrique comme d’un temple-défouloir. Je m’étonne d’ailleurs de ne voir nulle part mentionné un tel lieu dans l’excellent livre de Guerrand**.


Qu’on le veuille ou non, la relation thérapeutique implique souvent une régression à des stades infantiles, pour mener à terme je ne sais quelle expérience oubliée ou quel « unfinished business ». Il s’agit de renouer (parfois, pas toujours) avec tous ces pipi, caca, zizi, zob, cucul et foufougnette que nous aimions dire dans le dos des parents, dans une frénésie hilare. Ou ces foutre, pine, boxon et digue-la-digue. Il y a souvent étron sous roche, en psychothérapie. Surtout chez ceux qui causent bien. Le besoin de contrôler leur langage dans la vie quotidienne cache souvent la hantise d’autres rétentions. Peu habitués à afficher leurs besoins naturels, une fois au cabinet du psychiatre, ils s’en donnent. Ils y donnent en tout cas de la voix.


Moi, tout ça me laisse plutôt de bonne humeur. Je les comprends, je suis comme eux. Et il y a quelque chose de drôlatique, et même de poétique dans ces vociférations fumantes. Rabelais, Molière, Goldoni ou Swift et sa « garde-robe » ne sont pas loin. Et Montaigne, donc, qui rappelait calmement que « les rois et les phisolophes fientent, et les dames aussi. »*** Mais de nos jours, ces vérités stercorales restent le lot du psychiatre, faute de joutes scatologiques comme l’on en célébrait au bas Moyen-Age ou à la Renaissance.


Fichtre, en voilà un texte pour la semaine pascale! S’agit-il encore d’une rubrique psychiatrique, ou d’un « chalet de nécessité », du « coin latrines », de la fosse d’aisance du Nouveau Q ? Aux indignés en puissance, aux beaux-esprits, aux fanatiques du savoir-vivre, aux ayatollahs de la morale, je rappelle que Luther s’émerveillait, dans ses Propos de Table (!), que Dieu ait mis « dans la fiente des remèdes si importants et utiles ». Non mais.


* coprolalie (de « kopros », excrément, « lallein », parler): usage volontaire ou non d’un langage ordurier; forme d’affirmation de soi chez les jeunes, la coprolalie s’observe aussi dans les phobies d’impulsion, dans certaines formes de schizophrénie ou de manie, et dans la maladie des tics.

** R. H. Guerrand: Les lieux. Histoire des commodités. Ed. La Découverte, Paris, 1985.

***Essais, Livre III, chap. XIII, « De l’expérience ».

(14.03.92/LNQ)

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