Déprime hivernale

Il m’explique son parcours par le menu. Il a toujours été affligé d’une santé précaire. Les maladies d’enfance n’ont aucun secret pour lui. Il a « fait » les oreillons, la rougeole, la varicelle, comme d’autres « font » le Yucatan ou l’Abyssinie. Il a eu la varicelle, l’appendicite, la scarlatine, sans compter les otites, les rhinopharyngites, les épiglottites, les angines rouges ou blanches, les gastro-entérites ou les cystites. Et même une épididymite récividante, suspecte de tuberculose, qui l’a fait boîter pendant une bonne année. Sa mère (« une sainte femme, si dévouée ») disait d’ailleurs qu’il était « sa croix ». Elle en est morte, au terme d’une longue neurasthénie compliquée d’une pneumonie lobaire, dans un frisson solennel.

Depuis des années, il vit aux aguets. Il n’a pas le choix. « C’est une question de terrain », comme dit son allergologue. Donc, il traque les acariens, évite les chats, se méfie des vents coulis et a toujours une petite laine sous la main. Quand il se couche, hiver comme été, il enfile un bonnet de nuit (rien de tel pour prévenir la scléro-conjonctivite, l’herpès labial, le rhume de cerveau et la bronchite asthmatiforme). Voici deux ans, il a échappé in extremis à un zona ophtalmique, maladie atrocement douloureuse qui peut provoquer, comme chacun le sait, l’autodéfenestratrion des plus braves. Virus, bactéries, parasites constituent depuis des années l’armée d’ombres contre laquelle il doit, sans relâche, dresser de frêles fortifications. Une petite épidémie se déclare-t-elle? Elle est pour lui. Un nouveau fléau s’abat-il sur l’Europe Centrale? Il n’y coupera pas. La démence d’Alzheimer, le cancer, le sida? Il les attend, résigné d’avance, sans cesser de consulter médecins, homéopathes, iridologues, rebouteux, irrigateurs du côlon et autres soignants tous azimuts. Et maintenant un psychiatre. Pourquoi? Parce que le diagnostic de dépresssion hivernale a été posé par son généraliste, qui propose – à juste titre – une luminothérapie.

D’avance découragé, je l’observe. Costaud, grand, avec un de ces faciès léonins qui en imposent par leur force et leur majesté. Mais dans le fond, un pleutre. Sa façon de bouger les mains en parlant, de toucher les objets de mon bureau, d’en tapoter la surface de ses gros doigts boudinés, creusés de fossettes aux jointures, me fait penser à une sorte d’amibe géante, aux pseudopodes palpeurs, comme s’il devait vérifier que tout cela est bien là et qu’il est toujours en vie. Je sens la même vigilance inquiète dans sa façon de guetter mes approbations et mes hochements de tête, comme pour s’assurer que je suis toujours en ligne, que je n’en perds pas une. Quant à sa manie de répéter toujours ses phrases finales, elle a le don de m’énerver un peu. « Oui, j’ai aussi des extrasystoles. Des extrasystoles, docteur. » Sorte de palilalie fataliste.

A ses yeux, la vie n’est qu’une longue succession de maladies. Il s’est fait à cette idée. Dame, à force. C’est pourquoi il consomme quantité de médicaments. Panoplie ahurissante, dont il connait par coeur les modes d’emploi, les posologies, les indications et contre-indications, les présentations galéniques, les prix courants, les variétés commerciales. Pour sa petite toux chronique, il se contente habituellement d’elixir passiflorae, mais doit le compléter périodiquement par quelques sirops béchiques puissants, corsés de codéine si possible. Bref, un hypocondriaque, espèce de patient qui épuise les médecins et flanque la jaunisse aux caisses maladies. Exactement ce qu’il me fallait pour ma dernière consultation de l’année, juste avant les vacances.

Je lui montre la lampe destinée à la luminothérapie. Il la jauge d’un oeil méfiant. N’y a-t-il pas quelque danger à s’exposer à ce genre de rayonnement? Lésions de la cornée, ulcérations de la rétine, palpébrites, chalazions, scrofules divers, mélanomes malins de la peau? « Mais si, bien sûr. » Stupéfait, il me regarde, les yeux ronds.

- Comment? C’est vraiment dangereux?

- Bien entendu. Et l’on peut aussi attrapper le phylloxera ou la psittacose.

- Psittacose? Phylloxera? Kéxéxa?

- Et même l’astrocytome ou le lupus érythémateux aigu disséminé. Mais enfin, qui ne risque rien, n’a rien, non?

- Docteur, je préfère renoncer à cette lampe. N’y-a-t-il pas d’autre moyen de traiter ma dépression hivernale?

- En fait non, pas de moyen vraiment efficace et sans risques. Après tout, pourquoi vouloir absolument traiter tout ça?

- Mais pour retrouver la santé, pardi!

- La santé, la santé, vous savez. Comme le disait mon patron, le grand Max Jacob, la santé est un état qui ne présage rien de bon.

Il s’en va, perplexe, non sans avoir pris un autre rendez-vous. Ne rassurez jamais un hypochondriaque, vous le décevriez. Je parie d’ailleurs qu’il reviendra. Enfin, je ne sais pas. Je suis fatigué, l’année n’en finit plus d’en finir. Alors je me vautre dans mon fauteuil et j’allume la lampe. Les psychiatres aussi dépriment au plus fort de l’hiver.

(27.12.94/LNQ)

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