Dites-le avec des larmes

La première fois qu’elle a fondu en larmes devant moi, elle s’est excusée. Elle se sentait « confuse », gênée à l’extrême de pleurer devant quelqu’un, surtout « sans raison valable ». C’était la première fois. Il lui était arrivé de pleurer parce qu’elle s’était fait mal, ou parce qu’on l’avait humiliée. Larmes de douleur, larmes de rage, c’est tout. Et la tristesse? Non, pas de tristesse. Ce mot la faisait sourire, d’un sourire plaqué, appris.


Non, vraiment, cette façon subite de pleurer, sans raison, simplement parce qu’elle était là, assise devant moi, elle n’en revenait pas. Elle m’était adressée pour une insomnie rebelle, venait apprendre à se relaxer. Depuis des mois, elle restait éveillée dans le noir, tendue, malgré les tranquillisants. Aucun souci ne la hantait, ou alors à son insu. Maintenant, elle pleure chaque fois qu’elle vient me voir, et nous nous interrogeons sur le contenu de ses larmes.


De quoi sont-elles donc faites? Liquide transparent sécrété par les glandes lacrymales, baignant la conjonctive de l’oeil et des paupières, si l’on en croit le Robert. Elles sont habituellement provoquées par une irritation physique ou chimique, ou par une émotion. Il y a des larmes stratégiques, de crocodile ou de séduction. « J’avais des armes contre vos menaces, je n’en ai point contre vos pleurs », dit-on dans la Nouvelle Héloïse. Et Baudelaire dénonce, d’une voix langoureuse et amère, les « traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes ». Il est aussi des larmes incoercibles, folles, ravageuses comme une crue du Yangtsé. Elles sont salées et tièdes, acidulées et froides, brûlantes et lumineuses, morveuses et gorgées d’ennui.

Mais de quoi pleure-t’on, grands dieux? De déshonneur, de volupté, de honte, de regret, de désespoir, de rire, de bonheur. Il y a les larmes du deuil (chapeaux noirs et gros sanglots), les larmes de la culpabilité (cris et grincements de dents), larmes nostalgiques (saules pleureurs gonflés par la brise du soir). Et forcément, les larmes de la dépression névrotique (voir rubrique 300.40 du DSM-III, critère numéro 12, entre le numéro 11 (attitude pessimiste vis-à-vis de l’avenir, ruminations d’événements passés, auto-apitoiement) et le numéro 13 (pensées récurrentes de mort ou de suicide).*


Ma larmoyante insomniaque, elle, se rappelle que personne ne pleurait à la maison. La seule fois qu’elle a vu son père pleurer, c’était pendant la projection d’un Charlot (l’histoire de la jolie aveugle). Il s’était mouché, comme s’il avait un rhume, et, d’un geste irrité, avait essuyé ses larmes. Sa mère, trop mondaine pour s’abandonner à de vrais pleurs, trouvait ces sécrétions dégradantes et mauvaises pour le teint. La conjonctive familiale était plutôt aride. A table, on parlait de sujets d’intérêt général et on considérait l’attendrissement sur soi ou autrui comme inconvenant. Toute forme d’effusion était traitée avec le mépris réservé aux plus vils besoins physiologiques. La véritable dignité consistait à n’exprimer aucune émotion. Les petits mots affectueux, les gestes de tendresse, les élans de compassion? Foutaises. La tristesse? Allons donc. La colère? Vulgaire. La jalousie? Abjecte. La haine, l’envie, l’amour? Un peu de tenue, ma chère. Laissez ce pathos à quatre sous, de mauvais goût, un point c’est tout. Elle n’a jamais sauté sur les genoux de son père, jamais sangloté dans les bras de sa mère – tout contact physique avec elle lui répugne encore, d’ailleurs.


Elle a fini par s’y faire, à ces larmes. Elle ne s’énerve plus, elle s’observe pleurer, cherche à comprendre tout ce que ces larmes disent et que les mots ne savent dire. Elle pleure, hoquète, tousse, se mouche, vide la boîte de kleenex. Ses gestes sont parfois rageurs, parfois las et lents, fatalistes. Elle a fini par découvrir la volupté de pleurer devant quelqu’un. Devant quelqu’un? Attention, pas n’importe qui. Moi, moi seul. Et chaque fois qu’elle part, elle me laisse ses larmes en gage, au nom de cette intimité si bizarre qu’elle partage avec moi. Elle m’appelle d’ailleurs son Garde-Larmes. Quand elle sort de chez moi, elle est soulagée et légère. Un jour, quelqu’un est venu la chercher. Je les ai entendu rire dans le couloir. Elle venait de pleurer pendant cinquante minutes.


J’oubliais. Aux dernières nouvelles, elle dort mieux, sans somnifères.


Anne Vincent-Buffault a-t’elle donc raison de penser que les femmes retrouvent leur « être-femme » en se liquéfiant, et que pour elles il n’est d’autre salut que la voie humide? **

* DSM-III, classification américaine des maladies mentales. Sorte de bottin à la mode chez les chercheurs et les psychiatres tendance USA.

** Histoire des larmes, Rivages, Paris, 1986.

(03.12.91/LNQ)

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