La fille aux boutons

Non, ce n’était rien de grave, rien de bien défini non plus. Ni psoriasis, ni zona, ni petite ni grande vérole: juste des boutons, des petits boutons, tantôt blancs, tantôt rouges. Au visage, sur le cou et sur le haut du buste. Pas de quoi fouetter un chat. Mais ils avaient pris dans sa vie une importance inouïe, au fil des années. Ça avait commencé à la puberté et ça faisait bien huit ans que les éruptions se succédaient, capricieuses et imprévisibles. Elle avait « tout essayé », onguents, savons spéciaux, crèmes cosmétiques, masques aux algues, granulés homéopathiques, cures thermales. Bernique. Dermatologues et allergologues avaient haussé les épaules : même pas un acné, ce n’étaient que des petits boutons sans importance. Banal remue-ménage hormonal, ou allergie bénigne, ça passerait. Ça n’avait pas passé.


Devenue l’otage de ses boutons, elle avait pris son image en grippe, évitait les miroirs, abusait de fond de teint pour aller au travail, fuyait ses amis, renonçait à sortir. A la maison, le climat était devenu irrespirable. Son père la criblait de reproches, assimilait cette obsession à des caprices de coquette. Sa mère, tantôt éplorée, tantôt agacée, y perdait son latin. Son petit frère la singeait. Un soir, elle a avalé une trentaine de comprimés de somnifères. Hospitalisation, lavage d’estomac. Un psychiatre est venu à son chevet, lui a suggéré d’essayer l’hypnose. Au téléphone, d’une petite petite voix amère, elle m’a demandé si cette méthode était vraiment efficace. Je lui ai dit que je n’en savais rien, que je n’avais jamais eu à traiter ce genre de problèmes, mais que son cas serait sûrement intéressant. « Ah, bon? »


Première rencontre. Assez jolie, mince, longue, avec une chevelure frisée et des joues en croissant de lune. Maintien effacé, voix lasse et inquiète. Ce jour-là, elle avait renoncé au fond de teint pour que je puisse voir ses boutons. Elle en avait plein les pommettes, le front, le menton, le cou, et jusqu’à la naissance de la poitrine. Je sentais combien ses petis yeux mobiles me surveillaient pendant que je me penchais sur sa peau, armé de ma grosse loupe chinoise. Minuscules excroissances blanches, roses, parfois rouges, à peine plus grosses qu’une tête d’épingle. En voilà des histoires pour si peu. Fixation délirante ou pithiatisme* hystérique? Cette jeune fille n’allait-elle pas me faire perdre mon temps? Quelque chose me disait que non. Mais revenons à nos boutons.

Ils la démangeaient aussi. Intolérable prurit, de jour comme de nuit. Elle me montra ses lésions de grattage. Du coup, je remarquai ses ongles, très longs, très pâles. Par association d’idées, mon regard s’abaissa vers ses pieds chaussés de sandales : les ongles des orteils étaient passés au vernis rouge. Tiens, tiens, cette coquetterie n’était-elle réservée qu’aux ongles des pieds? Je gardais cette question pour moi et la fis parler d’elle. Elle me raconta ses amertumes, ses impatiences, ses déceptions relatives aux boutons. Fixée sur ce sujet, elle y revenait chaque fois que je m’en éloignais. A la deuxième séance, je lui annonçai que nous allions faire un peu d’hypnose et lui proposai de me parler de ses boutons, et de ses boutons exclusivement. Puis je lui suggérai de les sentir au maximum, les yeux fermés, tout en laissant monter les démangeaisons, et ceci sans cesser de me décrire à haute voix ce ce qu’elle ressentait au fur et à mesure. Elle le fit et entra rapidement en transe.


Tout en m’assurant qu’elle restait bien concentrée sur ses boutons, je lui demandai de prêter simultanément l’oreille aux bruits environnants et de me les décrire. Elle parla du ronron de l’ordinateur, des voix dans la rue, d’un bruit de moteur, du passage d’un train, des oiseaux. « Bien, ne perdez pas pour autant la sensation de vos boutons », lui dis-je. Les yeux fermés, elle opina. Pas de risque. Elle me décrivit en détail tout ce qu’elle ressentait, d’une voix qui allait s’altérant. Son réflexe de déglutition s’inhibait, ses paupières fibrillaient par instants. Bon, bon. Et le dossier du fauteuil, comment son dos le sentait-il? En petites sentations punctiformes, ou en une sensation diffuse et étale? Plutôt étale. Très bien. Et son bassin, pouvait-elle le sentir s’enfoncer dans le fauteuil? Lourd, il devenait étrangement lourd et rond. Etait-ce agréable ou déasagréable? Plutôt agréable. Sa voix ralentissait. Et le tissu de sa robe, comment le sentait-elle sous la pulpe de ses doigts? La réponse tarda à venir, mais elle vint : « Légère, je sens que ma robe est très légère. Moi aussi d’ailleurs. Drôle de sensation, je suis à la fois lourde et légère. »


- Revenons à nos boutons, comment les sentez-vous?

Elle eut un sourire.

- Je les sens… je les sens autrement… ils me démangent moins… la sensation est trop mêlée aux autres… comme diluée en elles.

- Bien, je vois que vous êtes douée pour l’hypnose. Continuez à explorer vos sensations et dites-moi un peu ce qui se passe dans vos pieds.

- Mes pieds?..

- Oui, leur contact avec le sol, à travers les semelles des sandales.

- Ils deviennent lourds… et chauds… je sens comme des fourmis.

- Des démangeaisons?

- Non… une sorte de débattue agréable…

- Et dans les mains?

Pause. Elle respirait lentement, son corps était dans une catalepsie idéale.

- Dans les mains aussi… même chose…

- Bien. On dirait que vos pieds savent enseigner leur expérience aux mains, non? Sans même que vous vous en mêliez. Laissons-les donc faire un peu.

Elle les laissa faire, s’en alla, titubante, un peu effarée, mais calme. Au rendez-vous suivant, elle m’annonça qu’à sa surprise, sa peau avait été nette pendant près d’une semaine, sans démangeaisons. Cela avait recommencé depuis quelques jours, mais plus modérément que d’habitude. Puis d’un sourire enjoué, elle me dit:

- Alors, on y revient?

- Où ça?

- Dame! A nos boutons.

* pithiatisme (du grec « peito », persuasion, et « iatos », guérissable). Etat pathologique que l’on peut créer ou faire disparaître sous l’effet de la suggestion.

(22.06.93/LNQ)

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