La séparation des pihis

Un jour, ils se sont aimés. Elle avait alors la folie en tête, il avait du soleil au coeur, et gai rossignol et merle moqueur, ils étaient en fête. C’était le temps des cerises de leur histoire, quand ils allaient encore à deux, cueillir en rêvant des pendants d’oreilles. Ils étaient Tristan et Yseult, Juliette et Roméo, Paul et Virginie. Elle était son âme soeur, il était son hidalgo. C’était l’amour et sa chansonnette, parce que c’était elle, parce que c’était lui. Ils étaient inséparables, se donnaient du « mon chéri » par-ci, du « mon biquet » par-là, et comme de juste, on les appelait « les tourtereaux ».

Mais il est bien court, le temps des cerises. Maintenant, ils se cherchent noise et se querellent plus souvent qu’à leur tour, ou bien ils se boudent au fil des longs dimanches moroses, entre la planche à repasser et les descentes de ski à la télé. Probablement qu’ils ne s’aiment plus, ou qu’ils sont en train de cesser de s’aimer. C’est le désamour, comme on dit aujourd’hui. Finie la chansonnette, finis les doux baisers, les chatteries, les caresses, le grand frisson. La nuit, ils ne se touchent plus, chacun dort à l’une des extrêmités du lit design, séparé de l’autre par quelques steppes de silence glacé. Et s’ils viennent me consulter, c’est pour que je les aide à « mieux communiquer », peut-être à se séparer sans trop se déchirer à propos des enfants.

« Nous avons raté notre mariage, aidez-nous à réussir notre divorce ». Phrase-type, presque un lieu commun : je l’entends bien souvent me semble-t-il. Comme nombre de mes collègues, je suis pris d’assaut par des cohortes de couples déglingués (ambiance Dorothy Parker*), de ces couples qui font la joie des magazines psycho-socio-chose et des reality shows animés par des songe-creux aux sourires compassés. A croire qu’il va falloir donner raison aux sociologues modernes, ces nouveaux prophètes nourris de statistiques qui vous certifient, la voix posée, le menton avantageux, que le divorce connait une croissance irrésistible, que la famille se décompose, devient monoparentale, se recompose, et que ses structures élémentaires changent radicalement.

Bon, laissons ça, revenons à nos ex-tourtereaux. Je l’observe, elle. Chaussures massives à semelle de crêpe, jupe-culotte grège, chemisier sport-chic, teint frais, visage sans maquillage, arrière-plan de petit déjeuner Budwig. Elle arbore une curieuse expression hybride, à la fois frustrée, hargneuse et sportive. Visiblement déterminée à se sortir du guêpier conjugal, elle n’en est pas moins ébranlée d’avoir entamé les démarches auprès d’un psychiatre. Dans ses yeux, une sorte de lassitude exaspérée, animée ici et là d’une petite lueur tourmentée. Fugace regain de tendresse? Eclair de culpabilité? Lui, c’est le genre introverti, un tantinet avachi, comme son jeans et son pull, cantonné dans une réserve prudente. Il s’exprime moins aisément, la fixe par en-dessous, d’un air buté, et me surveille du coin de l’oeil, pas très rassuré.

Chacun lance à la tête de l’autre ses remontrances, son ressentiment, ses amertumes. Ils ont oublié qu’ils savaient, naguère ou jadis, parler au nom de l’autre. Chacun parle pour soi aujourd’hui et veut défendre ses propres intérêts. Ils ont appris qu’il faut « savoir se protéger » (geste des mains devant le torse), s’affirmer dans son individualité d’abord, ne pas se laisser aliéner – comme l’exige le Zeitgeist. Ça ne les intéresse plus de voler par deux, comme les pihis, ces oiseaux légendaires « au long vol souple, qui viennent de Chine et qui volent par couple » – parce qu’ils n’ont qu’une aile (comme les évoque Apollinaire). Chacun revendique d’avoir ses deux ailes. Les voilà désormais moins « fusionnels », les voilà enfin « différenciés », pour reprendre le jargon de la psychologie moderne (prompte à vanter l’autonomie, autrement dit la « je-ïté » au détriment de la « nouïté »)**.

Bon, bon. Et moi, dans tout ça? Quel est vraiment mon rôle? Dois-je réellement arbitrer leur différend, prendre parti, donner raison à l’un contre l’autre? Dois-je tomber à la renverse en m’écriant: « Non! Pas possible! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre! » Espèrent-ils quelque décoction magique, un philtre d’amour apte à réinsuffler en chacun le désir de l’autre (avec happy end holywoodien)? Suis-je le garant de leurs responsabilités de parents? Je ne sais trop. Je les écoute, je veille à ce que chacun puisse s’exprimer, j’explore leurs états d’âme actuels, leurs motivations, leurs craintes, leurs découragements, leurs espoirs non formulés. Mais le coeur n’y est pas. C’est le troisième couple déchiré de la matinée.

Oui, il est bien court le temps des cerises. Et ce qui me retient de renoncer c’est leur douleur. Je sens bien que « c’est de ce temps-là qu’ils gardent au coeur une plaie ouverte », comme dit la chanson.

*Dorothy Parker: La vie à deux. Ed Christian Bourgois, 10/18, 1990.

**A. Brodynski: « We-ness » or « I-ness »: how to cope with disengaged families. Praeger Publ., N.Y., 1988.

(17.05.94/LNQ)

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