L’anancaste et son chat

Tout ce qu’il veut de moi, c’est un médicament contre ses .angoisses ;nocturnes et ses insomnies. Son médecin généraliste a beaucoup insisté pour qu’il consulte un psychiatre. Il a accepté avec réticence, et me dit d’entrée qu’à ses yeux, un psychiatre, un vrai, c’est d’abord un expert en médicaments psychotropes. Il veut du sérieux, du concret. Au nom du Ciel, pas de simagrées psychothérapiques. Juste un médicament.Pourtant, désireux de me faciliter la tâche, il veut bien répondre à mes questions sur lui, si cela s’avère utile au choix du bon médicament.


Des raisons à ces angoisses? Aucune vraiment. Juste un déclencheur : deux mois auparavant, la broncho-pneumonie de son chat. Il avait passé quelques nuits à guetter les sifflements de sa respiration, sans trouver le sommeil. Ça a « semé le pétchi » dans sa vie bien ordonnée. Depuis, grâce au vétérinaire et aux antibiotiques, la pneumonie du chat a guéri, mais son insomnie à lui persiste, ce qui lui paraît « absurde et inutilement fatigant ». Il attend donc que je fasse comme le vétérinaire avec son chat : que je trouve le bon médicament. Rien d’autre.


Oui, il vit seul, mais il se sent bien ainsi. Il ne supporterait pas de vivre avec une femme, ni avec personne, hormis son chat. Il sourit: « Je suis un célibataire endurcis, comme on dit. J’ai mes habitudes. » Au travail, tout va bien, on lui fait confiance, on lui fiche la paix. Voilà bien douze ans qu’il tient le guichet à la banque. Cette activité convient idéalement à son amour de l’ordre, de la précision, de l’honnêteté. Ça permet aussi une quantité tolérable de contacts sociaux, sans trop de proximité. Il exècre les gens qui vous serrent de près, vous parlent à brûle-pourpoint ou vous postillonnent contre. C’est pourquoi la vitre et le microphone de son guichet sont une formule idéale, parfaitement adaptée à son caractère. Il peut rester au service de ses semblables, mais à la bonne distance.


Rien dans les mains, rien dans les poches: il a la conscience claire, mène une vie ordonnée. Il paie ses impôts, n’a aucun ennemi, ne boit pas, ne fume pas, ne se livre à aucun excès. Personne ne peut rien lui reprocher, sauf peut-être de n’aimer personne. Il l’admet, me demande si c’est vraiment anormal de se passer de la chaleur de ses semblables : celle du chat lui suffit. Côté sexualité, il « s’arrange ». Les yeux exorbités, il me confesse qu’il se masturbe régulièrement, deux fois par semaine, juste avant son bain du soir, debout devant le lavabo, sur les Variations de Goldberg. Formalité hygiénique, avant tout. Et puis, ça évite les complications amoureuses avec les femmes, les scènes de jalousie, les affres de la vie en commun, les effusions, le sida. Il abhorre les épanchements sentimentaux et toute forme de sensiblerie. C’est indécent, c’est presque sale.


Il est très, très propre. Il se lave à intervalles fixes. A la banque, à l’heure de la pause, alors que les autres vont engloutir cafés, croissants et cigarettes, il se rend aux toilettes, s’y enferme, ôte sa veste, ses souliers, ses chaussettes, retrousse les manches de sa chemise, défait le noeud de sa cravate, s’empare du savon, se lave consciencieusement les mains jusqu’aux coudes – comme un chirurgien. L’opération lui prend dix bonnes minutes. Toujours la même séquence de gestes. Pourquoi les souliers et les chaussettes? Il ne sait pas. Il ne se lave habituellement les pieds que chez lui, mais on ne sait jamais, si le besoin lui venait subitement de le faire au travail, il serait prêt, en tenue de combat pour ainsi dire. A la pause de l’après-midi, c’est la même cérémonie. Ça fait des années que ça dure. “Mes petites manies. » Il aime aussi la ponctualité, l’exactitude, l’ordre. « Ah, les gens sans ordre ou en retard! Le monde en est rempli. »


Je note son petit regard circulaire, et je prends, une fois de plus, douloureusement conscience du désordre de mon bureau. Il me fallait bien la visite d’un anancaste!* A propos, comment le supporte-t-il, mon désordre? Il a un sourire. « C’est votre lieu, pas le mien. Chacun ses habitudes. Je ne suis ici que de passage.  » Il marque un temps. « Bon, je vous avoue qu’en sortant de chez vous, j’irai me laver les mains. Pourtant, ce n’est pas sale, ici. C’est seulement en désordre. Mais c’est plus fort que moi. Ça m’apaise de me laver ».


Et toute cette solitude? Il rend visite à ses parents une fois par mois, ne sort jamais le soir. Il est suffisamment occupé avec sa cuisine, sa lessive, son repassage, sa collection de timbres et son chat. De toute façon, les soirées ou repas en commun l’agacent. Il exècre le bruit et l’agitation des restaurants, l’obsession conviviale. Entre son domicile et la banque, le trajet qu’il fait quatre fois par jour à pied est soigneusement étudié, notamment pour éviter les passages cloutés bondés, et cette horrible chose, le Mac Donald du coin. Il ne sera jamais ni marié ni père. D’ailleurs, il ne supporte pas les enfants, ces créatures bruyantes et turbulentes. Il cite W. C. Fields, en ricanant un peu : « Quelqu’un qui déteste les enfants ne peut m’être entièrement antipathique ».


A-t-il des fantasmes? En voilà une question. Il est interloqué, tire sur ses manches impeccables, examine ses ongles immaculés. Qu’est-ce c’est, un fantasme, au juste? Des envies cachées, des idées un peu folles. Non, Il ne voit pas. Il cherche pourtant, piqué par la question. Il se racle la gorge. Voyons, à la rigueur, oui. Insulter une fois, une bonne fois, un prêtre dans la rue – comme Benjamin Péret sur une photo célèbre. Tiens, il rougit. Ou bien, botter le derrière du pasteur, allez savoir pourquoi. Il respecte pourtant prêtres et pasteurs.


Mon rire, que j’ai bien de la peine à retenir, le déroute. Il se mouche une fois, deux fois, esquisse un rictus, se remouche, explose. C’est bientôt un fou-rire à deux, incoercible. On en est à se taper sur les cuisses, les larmes lui viennent. Vite, son mouchoir. « Ce n’est rien, docteur, je transpire seulement des yeux*. »


Bon, ce n’est pas tout, ça. On la rédige, cette ordonnance, ou quoi? Et pas de postillons, s’il vous plaît.


*anancaste: personnalité obsessionnelle.

** in: le Chat, de Geluck.

(27.10.92/LNQ)

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