Petite apologie du mensonge

Mentir n’a pas bonne presse. Beaucoup associent au mensonge la tromperie, la manipulation, la trahison, l’hypocrisie – bref rien de très réjouissant. Certains prennent même un air écoeuré: « Mentir? Tout, mais pas ça… » Ou bien déçu: « Même toi, tu me mens maintenant. » Ou geignard : « On m’a menti tant de fois! » Comme si mentir était la dernière vilenie, le plus abject des péchés, l’antichambre de la géhenne et des grincements de dents. Pourtant, le mensonge n’est en soi qu’une forme de communication, une tactique. C’est l’objectif visé, l’intention qu’on y met qui confèrent au mensonge sa signification éthique. Mentir à quelqu’un pour l’exploiter, pour lui nuire délibérément, c’est mal. Mentir pour la bonne cause, pour se protéger sans nuire (forme de légitime défense), ou pour protéger la personne à qui l’on ment (le pieux mensonge), voilà qui passe mieux.


Trop mentir est parfois pathologique. Les mythomanes finissent par croire à leurs propres mensonges ou s’épuisent. Quintilien, un spécialiste de l’éloquence sous Vespasien, mettait en garde les menteurs en leur conseillant d’avoir bonne mémoire. Ne jamais mentir aussi peut être pathologique, l’indice d’une carence d’imagination, ou plus grave, de l’incapacité de jouir d’un « jardin secret », d’une « privacy » comme disent les Anglais (réputés pour leur perfidie). On parle moins de cet aspect du mensonge. Pourtant, un peu d’opacité dans les relations humaines reste nécessaire à l’individu. Elle se crée naturellement par les premières choses que l’on décide de taire, d’escamoter à l’attention d’autrui. Et quand cette opacité fait pathologiquement défaut à quelqu’un, il faut lui donner une chance de germer.


Je me souviens d’une thérapie de famille en milieu hospitalier, il y a six ou sept ans de ça (à une époque où la psychothérapie y était encore courante). La fille avait fait une grave crise psychotique: dépersonnalisation, délire, sentiment de morcellement et de mort imminente, hallucinations, etc. Très vite, j’avais invité la famille à participer à des rencontres thérapeutiques communes – tout en poursuivant dans l’intervalle mes entretiens individuels avec elle. Comme les parents étaient très inquiets de ce genre de crise, chez une fille jusque-là équilibrée, ils acceptèrent volontiers.


La patiente était une jeune fille de 19 ans, intelligente et sympathique, un brin trop enfant pour son âge. Les quatre membres de la famille s’entendaient très bien, trop bien. Ils étaient si proches que chacun savait tout des autres – à l’exception peut-être du frère aîné de la patiente, déjà hors de la coquille. La relation la plus intensément fusionnelle était celle de la mère avec sa fille, qui n’avaient ni l’une ni l’autre « jamais rien à se cacher ». La mère s’autorisait à lire le journal intime de sa fille, était au courant avant elle de la date de ses prochaines règles, me rapportait dans le détail les rêves qu’elle lui avait racontés… Avec une fierté naïve, elle me disait devant sa fille qu’elle lisait en elle « comme dans un livre ouvert ». C’était précisément ce qui me tracassait. C’était ce qui rendait cette jeune fille malade, avant tout. Mais les parents – et leur fille – trouvaient cet état de choses normal et ne remettaient guère en question la « transparence » idéalisée de leurs rapports.


Je me demandais comment le fermer un peu, ce livre ouvert. Et comment le faire sans nuire à la famille, et sans heurter de front cette règle interactionnelle, sacro-sainte entre eux. La jeune fille, appelons-la Clara (dame!), me faisait confiance et me racontait tout ce qui lui passait par la tête. Elle rapportait aussi par le menu le contenu de nos entretiens à sa mère. Tant de « transparence » devenait de plus en plus problématique. Clara n’allait guère mieux, son état dépendait énormément des tranquillisants, je cherchais comment lui redonner un peu de consistance naturelle, un droit à un minimum d’opacité. Un jour, inspiré par quelques lectures et par les conseils d’un collègue, j’eus une idée.

Lors d’une de nos séances de famille, je dis soudain que je me sentais mal à mon aise, car je venais de prendre Clara en flagrant délit de mensonge devant ses parents. Tous furent stupéfaits de cette déclaration solennelle, y compris Clara, qui ne voyait pas à quoi je faisais allusion (et pour cause, puisque c’était moi qui mentais). Je maintins ma déclaration, ajoutant que Clara m’avait donné une toute autre version des faits (je ne me souviens plus de quoi il s’agissait, mais ce n’est pas ça l’important). La mère, blanche de perplexité, dévorait sa fille des yeux. « Tu me mens? A moi? » Clara, terriblement angoissée, protesta en bégayant. Mais plus elle niait, plus sa mère doutait. Le ver était dans le fruit. En raccompagnant Clara dans sa chambre, je dus subir à mon tour ses reproches. Pourquoi avais-je dit qu’elle mentait? A quoi cela rimait-il? Comment regagner la confiance de ses parents? Un peu honteux, je tins bon sans rien ajouter.


Les jours suivants, sa mère la harcela de questions à chaque visite. Mais plus sa fille proclamait sa bonne foi, moins elle la croyait. Une sorte de court-circuit s’était produit. Clara s’en plaignait à moi, d’abord avec indignation, puis en laissant échapper ici et là un petit rire. Elle trouvait finalement comique que sa mère puisse imaginer qu’elle lui cache quelque chose. Et si elle l’imaginait, c’est que cela était possible. Et si c’était possible, cela voulait dire qu’elle pouvait rester sa fille sans tout lui dire… D’ailleurs, elle s’était surprise entretemps à lui mentir vraiment une fois, oh pour une peccadille, et sa mère, sa bonne mère aux yeux de laser n’y avait vu que du feu. Le mensonge était devenu soudain possible. Une première séparation s’esquissait, quelque chose comme une vitre dépolie.

Très vite, l’état de Clara s’améliora. Elle put se passer des médicaments et quitter l’hôpital, tout en poursuivant la thérapie individuelle parallèlement aux séances de famille (de plus en plus espacées). Entre sa mère et elle, un nouvel équilibre s’était instauré, moins transparent, mais qui leur donna l’occasion d’inventer d’autres formes de complicité.


Tenez, même Proust, qui s’est pourtant beaucoup confessé, a dit que le mensonge est essentiel à l’humanité. Mais que ça reste entre nous, hein?

(12.10.92/LNQ)

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