Lumières, voeux et aveux douloureux

Depuis deux mois déjà, le téléphone sonne plus souvent, le répondeur se gorge de messages. Voix familières, voix nouvelles et inconnues aussi. Suppliques: « Je n’en peux plus, c’est grave. » Admonestations : « Il me faut un rendez-vous rapide! » Reproches : « Vous ne m’avez pas rappelé. » Injures parfois. Menaces. De temps en temps, un mot de gratitude. Sans blaaaague, comme disait Grock. Qui dit mieux? Sur les pages fatiguées et déjà considérablement noircies de mon agenda, les intervalles libres se resserrent, quelques traits rouges soulignent l’importance d’un appel à ne pas oublier, d’une rencontre imminente.


On sait que dès novembre, les états dépressifs augmentent. Les vacances sont définitivement oubliées, les factures s’entassent, toutes les échéances de fin d’année s’annoncent en même temps, il faut remettre les pneus d’hiver et l’antigel. Le froid se faufile sous les vêtements, la grippe de Pékin s’annonce méchante, les muqueuses deviennent susceptibles, le col du fémur inquiet, et la lumière continue de diminuer.


La lumière! Voilà une explication juteuse et récente du phénomène, qui vient des labos de chronobiologie. On suggère qu’elle joue un rôle significatif dans la variabilité de nos humeurs. En excitant la rétine, la lumière stimule en effet la production d’une susbtance spécifique dans l’épiphyse*, une hormone, la mélatonine. Or, les variations du taux de mélatonine sont en corrélation significative avec les changements d’humeur. La preuve : si le sujet victime de ces troubles de l’humeur lance, toutes les deux minutes en moyenne, un bref coup d’oeil à une lampe spéciale de 200 lux, et ceci pendant une heure et demie environ, il s’améliore, sans avoir besoin de médicaments. Il peut même carrément guérir de cette « dépression saisonnière » (ou SAD**, la bien nommée). Il semble donc que la lumière nous requinque l’âme (et les Chinois auraient raison d’affirmer depuis, mettons cinq mille ans, que la météo joue un rôle essentiel dans notre équilibre).


Ceci expliquerait peut-être pourquoi se multiplient, au moment de clore l’année, ces néons hystériques, ces vitrines illuminées, ces bougies, ces guirlandes, ces lampions.Pourquoi pas? Mais l’explication ne me suffit pas. Une autre théorie me paraît toute aussi convaincante et devrait compléter l’interprétation du problème. Je l’ai baptisée le « syndrome des voeux-aveux ». Elle pourrait s’énoncer comme suit : à l’heure des voeux, s’égrènent les aveux. Ça rime, d’ailleurs. Chacun, chacune se prépare avec résignation ou inquiétude aux inévitables festivités. Pour beaucoup, les cartes de voeux se planifient d’avance. On établit la liste des destinataires, craignant d’oublier l’un, feignant d’ignorer l’autre, rendant à l’un sa politesse, à l’autre la monnaie de sa pièce.


L’un d’entre eux me dit son exaspération à propos de la fébrilité des rues, de l’agitation des chauffeurs, des vapeurs des marchands de marrons, de la hargne des vendeuses, de la surdité des standards téléphoniques. Sa lippe écoeurée, sa voix morose expriment son dégoût d’une société au mercantilisme triomphant. Elles dénoncent la corruption des rites, confessent sa difficulté d’être au monde, son besoin de fuir dans je ne sais quel Ailleurs. Une femme s’épuise en préparatifs anxieux : invitation de la famille, listes d’achats au supermarché, menus de fêtes, cadeaux pour tous (même pour l’acariâtre belle-mère), sans oublier l’oncle bougon d’Italie, ni le rendez-vous à réserver très à l’avance chez le coiffeur. C’est la tâcheronne de la famille, chargée d’une mission fort méritoire, mais harassante, harassante! Celle de rallier le clan, chaque année. « Sinon, vous savez, ils ne se voient jamais. » Un homme fourbu, déjà imprégné de salvagnin, la couperose hargneuse, me demande s’il doit ou non téléphoner à son ex-femme pour les enfants, m’avouant que la pension est toujours impayée et que son ex ne va pas se gêner pour les représailles de Noël.


Mais jusque-là, rien que de très routinier. Ça se complique avec les histoires de deuils récents, d’anniversaires meurtriers ou d’incestes fraîchement débusqués. Voilà qui détone avec l’ambiance réjouissante que nous infligent invariablement les animateurs de la télé, au sourire cabotin qui vire à l’attendri dès que la bande son passe « Stille Nacht » ou « Jingle Bells ». Dehors jouent les hauts-bois et résonnent les musettes, mais ici, entre les quatre murs de ce cabinet, j’entends d’autres musiques. Requiems de la solitude, confessions abjectes, sanglots coupables, réglements de comptes haineux, palinodies de dernière minute. C’est la fête de la famille, tiens. Avant de se réunir autour du sapin généalogique, on bat sa coulpe, on redoute la catastrophe, on avoue ceci, on regrette cela. Les nuits blanchissent avant la première neige. Commence alors une « psychiatrie by night », avec ses appels au secours nocturnes, ses adieux frémissants, ses suppliques vertigineuses. Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, prétend Musset. Je veux bien, moi, mais il faut avoir le coeur bien accroché, et je me comprends.


On me dit parfois : « Vous faites un métier terrible! Entendre toutes ces histoires, être le témoin de tant de malheurs! Comment faites-vous? » Question indécente quand on songe à ceux qui les vivent, ces malheurs. Et eux, comment font-ils? Non mais : où sont passés les anges de nos campagnes?


* glande située sous le cerveau, et dont on a longtemps méconnu l’utilité (quelques inspirés chuchotent que c’est elle le fameux « troisième oeil »).

** « seasonal affective disorder ».

(24.12.91/LNQ)

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