Un incendiaire, ça se soigne

Chaque fois que reviennent les fêtes, avec leurs bougies, leurs pétards et leurs fusées imbéciles, j’ai peur du feu, et je repense à « mon » incendiaire. Voilà des années que ce traitement est terminé, et pourtant, quand les manchettes des journaux annoncent un nouvel incendie, je me précipite, je lis. Ouf, ce n’est pas lui. Est-il donc définitivement guéri? C’est ce que nous pensions, ma collègue et moi, lorsque nous l’avons fait relâcher. C’est ce que nous avons écrit aux autorités, après sept ans de traitement. Nous considérions sa dangerosité écartée.


Le juge nous l’avait adressé à l’hôpital. Attention, récidiviste! Feux de caves ou de granges. Le dernier incendie avait fait de gros dégâts. Les journaux en avaient parlé, les autorités s’en étaient émues. Pas de victime humaine, heureusement, mais il s’en était fallu de peu. Chargé de l’expertise psychiatrique, je l’avais rencontré régulièrement. La trentaine, plutôt gentil et calme, rien de la brute épaisse, rien du pervers obséquieux et collant. Une personnalité fruste, pas très intelligente. Je l’ai fait tester : débilité légère à moyenne. Avec ça, serviable comme tout, et plutôt sympathique. Après trois mois d’investigations, j’ai conclu à une responsabilité limitée, du fait de son intelligence affaiblie et de ses traits infantiles. Capable d’apprécier le caractère illicite de ses actes, il restait inapte à se déterminer d’après cette appréciation (article 11 du code pénal). Embarrassé, le jury avait décidé un article 43 musclé et ignifuge : le patient resterait à l’hôpital tant qu’il n’aurait pas guéri.


Guéri! Diable. Etait-ce possible? Est-ce que ça se soigne, un incendiaire? J’ai fouillé les articles, les livres. Beaucoup de descriptions cliniques. Quelques explications subtiles, d’autres moins subtiles, mais de stratégie de soins, pas l’ombre. Chacun se bornait à dire qu’il fallait maintenir ce genre de malade sous une surveillance continue. C’est ce que nous faisions, d’ailleurs : il passait ses jours et ses nuits en division fermée, ne sortait qu’en compagnie d’un solide infirmier, s’occupait à de menues tâches, recevait parfois des visites.


Les psychanalystes soulignent la signification sexuelle du feu. Une psychothérapie analytique aurait eu des chances. D’accord, mais quand le QI est aux environs de 80 (autrement dit pas vraiment aux talons, mais aux genoux), qu’est-ce qu’on fait? La méthode freudienne requiert de l’intelligence. Alors, je suis tombé sur le petit livre de Bachelard, qui sait si bien mêler poésie et science et extraire la réflexion de la langue de bois dans laquelle l’enferment les épigones de Freud. Le comportement incendiaire y était décrit comme un défi indirect au pouvoir, une vengeance cachée, une « désobéissance adroite ». L’incendiaire était « le plus dissimulé des criminels ». Enfin, le feu couvait « dans une âme plus sûrement que sous la cendre ». *


Je devais donc comprendre de quelle désobéissance secrète, de quelle vengeance inavouée mon gaillard alimentait son âme. Je lui ai fait raconter son histoire des dizaines de fois. J’ai convoqué ses parents, sa soeur, son frère. J’ai traqué les raisons les plus enfouies de sa délinquance. Traité comme le benêt, le nigaud de la famille et du village (même avec gentillesse), il avait toujours ravalé sa fierté. Quand il mettait le feu, c’était au comble d’une contrariété rentrée, à l’insu de tous, contre tous. Il repérait sa cible, s’isolait, frottait une allumette, éprouvait une joie mêlée de terreur aux premières flammes, s’en allait en courant, revenait promptement sur les lieux avec ses collègues pompiers. Et il fallait voir comme s’activait!


Comment lui faire comprendre son problème? Comment l’en libérer? Mes confrères me taquinaient, ne m’épargnaient pas leurs jeux de mots: « Y a pas le feu, hihi. » J’ai demandé à une collègue spécialisée dans les thérapies cognitives d’inventer avec moi un traitement pour lui. Les séances avec sa famille – qui s’est volontiers prêtée au jeu -nous aidaient à affirmer sa position. Pas simple, ce petit jeu, d’ailleurs. Il osait, pour la première fois, se fâcher ouvertement, et les autres en prenaient pour leur grade. Nous l’encouragions aussi à s’affirmer dans ses relations sociales. Nous l’entraînions par des jeux de rôles et des exercices utilisant la video. Il se revoyait, commentait son comportement avec nous, le comparait aux nôtres. Par maintes consignes répétitives, il apprenait à critiquer ses velléités d’incendiaire, couchait par écrit ses leçons. Une fois, je l’ai emmené voir avec moi un film catastrophe : « La tour infernale ». Comme ses yeux brillaient!


Mais peu à peu, la consigne devenait opérante. Allions-nous enfin oser lui laisser un peu de liberté? Non, d’abord le mettre à l’épreuve. Je me souviens de cette heure angoissante, à l’attendre non loin d’une grange, alors que je venais de remplir ses poches d’allumettes**. Avant de faire le pas décisif, avant de lui laisser vraiment la bride sur le cou, à titre d’essai, par scrupule, j’ai décidé d’en rajouter un peu, de porter son émotion et sa motivation, si j’ose dire à l’incandescence: je l’ai emmené en dermatologie voir des brûlés, notamment des enfants brûlés. Il en est revenu exsangue, moi aussi d’ailleurs. Mais lui était désormais, disons-le, comme marqué au feu.


Avec la pyromanie nationale du peuple helvétique, à chaque premier août je pense à lui. Mais aux autres fêtes aussi, c’est-à-dire chaque fois que nous avons besoin de rêver, les yeux ouverts, devant des flammes, comme lui, que nous sommes bien meilleurs que le monde ne le pense.


* Gaston Bachelard, Psychanalyse du feu, Gallimard, Paris, 1949.

** Il faut prendre des risques, dans ce métier, si on se mêle vraiment de guérir.

(07.01.92/LNQ)

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