Manhattan contre-transfert

Elle venait de New York, devait séjourner six mois en Suisse, cherchait un thérapeute intérimaire pour remplacer le sien, 57 Lexington Avenue (favoris roux, meubles de cuir, deuxième à gauche). Quelqu’un lui a donné l’adresse de la policlinique psychiatrique. J’y accomplissais mes stages de médecin-assistant. Elle a expliqué à la réceptionniste qu’elle était homosexuelle, qu’elle venait en Suisse pour regagner les faveurs d’une amie, et qu’elle voulait poursuivre la psychothérapie de soutien commencée depuis trois ans à New York. Trente-cinq ans, cheveux courts, regard dur, manières hommasses. C’est à moi qu’on l’a attribuée, moins pour mon expérience thérapeutique que parce que je parlais l’anglais.


D’entrée, une antipathie réciproque a marqué notre relation. Elle me demanda combien d’années d’expérience j’avais à mon actif, je lui rétorquai que ça ne la regardait pas. Elle ricana en disant que, « never mind », elle se contenterait d’un bleu, d’un « tenderfoot », puisque, de toute façon, ce ne serait que pour six mois. A la 32ème minute nous en étions aux injures, et je l’expédiai hors du bureau. Elle réclama au secrétariat et le patron me convoqua. Sourcil froncé, il me réprimanda copieusement et déclara qu’il se moquait éperdument de mon contre-transfert*. Je n’avais qu’à l’élaborer, après-tout, et faire le travail pour lequel on me payait. Puis il remplit sa pipe de Clever, tira quatre bouffées, m’intima de la revoir sur-le-champ.


Dans la salle d’attente, la virago de Manhattan me toisait, ironique. Elle me rappela que je lui devais encore 18 minutes** et exigea de mener à terme cette première séance. Je m’éxécutai, la mort dans l’âme, furieux. Puis nous établîmes le calendrier de nos rencontres. Une fois par semaine, pendant six mois. Calamitas calamitatum, et omnia calamitas! En partant, elle me décocha un « so long » qui sentait sa flèche du Parthe.


Elle vint régulièrement, ne manquant aucune séance, m’infligeant sa ponctualité tyrannique, levant des sourcils indignés lorsque j’avais du retard, exigeant de prolonger la séance au besoin. Je la détestais, elle le savait, elle me détestait, je le savais. Hostilité des plus équitables, en somme. Fichtre, est-ce bien ça, une psychothérapie? Consciente de mon impuissance, elle prenait un plaisir pervers à en rajouter, à me signifier que j’étais là à son service. Elle me décrivait sa vie par petites touches éparses, sans souci de cohérence, sans solliciter mon avis. Les seuls éléments de ma personne qui comptaient pour elle étaient mes oreilles, déversoirs à 120 francs la séance. Elle se plaignait de l’inconfort de mon bureau, raillait l’esprit étriqué des Suisses, ricanait à mes maladresses en anglais. Parfois, elle évoquait son thérapeute de Manhattan, un type à la coule, d’ailleurs homosexuel, « gay therapist » bien côté, et qui avait du goût, lui (le Mondrian de son bureau était tellement plus lumineux que la minable reproduction de Giacometti épinglée dans le mien).


Devinant ma répulsion, elle décrivait complaisamment ses ébats tribadiques avec sa compagne retrouvée, ajoutant que de toute façon, je ne comprenais certainement rien à la sexualité féminine. Je me vengeais en bâillant ostensiblement, en me curant les ongles, en fumant des cigarettes. D’autres fois, elle évoquait la vie à New York, la solitude des lesbiennes, malgré le women’s lib, le vendeur de bretzells de la 92ème rue et son épouvantable chien qui souillait sa porte, les agaçantes mièvreries de sa collègue, une Barbie imbécile qui montrait de la cuisse au directeur, l’alcoolisme de sa mère, une femme geignarde et sans caractère, la lâcheté égoïste de son père, un fuck d’homme à la manque comme tous les hommes. Eclats sombres d’une existence éparpillée, dénuée de tout centre de gravité.
Par instants, je la trouvais moins antipathique. Mais très vite, l’inimitié qui nous liait reprenait le dessus. Son accent américain m’agaçait, ses mastications bruyantes me rendaient fou. Un jour, perdant toute contenance, j’ai exigé qu’elle se sépare de son chewing gum si elle voulait que je l’écoute. Elle m’a dit okay, à condition que je cesse de l’intoxiquer avec mon tabac. Furieux, j’ai écrasé ma cigarette. Elle a craché son chewing gum et a repris son monologue. Deux séances plus tard, oublieux, j’allume machinalement une cigarette. Du tac au tac, elle fourre une plaquette de chewing gum dans sa bouche et se met à mastiquer, avec une sorte de fanatisme. Elle venait le mardi après-midi. Ce jour-là, dès le matin, j’étais hanté à l’idée de la voir. Un quart d’heure avant son arrivée, mon coeur battait plus fort. Encore une séance à tuer.


Le dernier jour, il s’est passé quelque chose de bizarre. J’étais si heureux d’en finir que j’en devenais presque jovial avec elle. A la 45ème minute, elle a jeté un coup d’oeil sur sa montre, a dit « well, on arrive au bout ». Elle a fouillé dans son affreux sac-à-dos, en a extirpé un emballage-action de son chewing gum préféré, l’a posé sur ma table. « That’s for you ». Puis elle a écrasé une larme sur sa joue. Et j’ai senti mon coeur battre de travers. Quand elle a levé son regard brillant vers moi, j’ai vu toute la détresse d’une petite fille mal aimée. Elle m’a remercié pour le travail fait ensemble, anyway. Les larmes me venaient à mon tour. Fourrant un chewing gum dans ma bouche, je lui ai dit, en mastiquant bruyamment, que grâce à elle, je connaissais un « tenderfoot » à qui les homosexuelles seraient désormais sympathiques. Dix ans plus tard, je sais que je ne lui mentais pas.
Figurez-vous qu’avant de partir, elle a même accepté une cigarette.

*Contre-transfert : ensemble des réactions inconscientes du thérapeute vis-à-vis du patient, et plus particulièrement au transfert de celui-ci. Freud y voyait le résultat de « l’influence du malade sur les sentiments inconscients du médecin ».

**Cinquante minutes constituent, allez savoir pourquoi, ici et ailleurs, le calibre standard d’une heure de psychothérapie.

 (04.02.92/LNQ)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *