Rituels comme ça

Ce sont des gens comme vous et moi, même si eux-mêmes n’en sont pas toujours convaincus. Le simple fait de venir trouver quelqu’un de ma profession leur donne le sentiment d’appartenir à une catégorie particulière d’êtres humains. Ils se sentent à part, marginalisés par leurs souffrances muettes, presque stigmatisés, marqués au coin de je ne sais quelle infamie. Ils se sentent « autres », prisonniers de la folie, de peurs obscures, du mal de vivre, de passions blêmes. Et comme on les traite parfois de « dérangés », je fais en quelque sorte partie, à l’instar de mes congénères, du « service des dérangements ».

Nous y voilà. Que se passe-t-il, direz-vous, mais que se passe-t-il dans une consultation psychiatrique? En quoi consiste au juste une psychothérapie? Ne cherchez pas bien loin. Il s’agit tout bonnement d’une rencontre entre deux personnes. Histoire de passer une heure ensemble, parfois plus, parfois moins. Puis de poursuivre ce type de rencontres quelques temps, à intervalles plus ou moins réguliers, de façon ritualisée. Quoi, des rituels? direz-vous. Y aurait-il religion sous roche? Du tout. Ce sont de petits rituels anodins, des rituels comme ça, qui servent à mettre en scène la relation thérapeutique, à construire le cérémonial de la conversation, avec son ambiance de retrouvailles et de séparations réitérées. Et cela se passe le plus naturellement du monde. Enfin, presque.

Ils sonnent, ils entrent, s’installent dans la salle d’attente où je vais les chercher. Ils me suivent dans mon bureau, prennent place, qui face à moi, qui un peu de biais. Puis la conversation s’engage. Parfois, ce sont eux qui commencent: « Ça va? » Ou bien: « Content de vous voir aujourd’hui, ça commençait à faire long. » Ou bien: « Je ne sais par où commencer, c’est difficile. » Ou bien: « Rien à dire aujourd’hui. » D’autres fois, c’est moi: « Quelles nouvelles? » Ou bien: « Et alors? » Ou bien: « Dites-moi un peu. » Ou encore: « Je vous écoute. » Ainsi de suite. Ça change selon les gens, selon l’humeur, selon la tête qu’ils font ou que je fais. Avec l’un, on entre d’emblée dans le vif du sujet. Par exemple: « Catastrophe totale: elle a refusé, comme je le redoutais. » Ou bien: « Ouf, c’est fait! Maintenant, c’est derrière moi. » Ou bien: « Ça va de mal en pis. Faites quelque chose, prescrivez-moi un médicament! » Avec l’autre, on tourne autour du pot. Par exemple: « De quoi parlions-nous la dernière fois? » Ou bien: « Elle était déjà là cette sculpture? C’est la première fois que je la remarque. » Ou bien: « Et votre santé, docteur? »

Peu importe le style de l’entrée en matière, il en faut une, à chacun la sienne. Question de se mettre au diapason, manière de s’ajuster l’un à l’autre. Rodage de la voix et de la relation. De l’exorde bien léché à l’introït cafouilleux, tous les coups sont permis. Et aux formules rituelles se combinent mille gestes propitiatoires, destinés à exorciser je ne sais quels démons. Cela va du grooming* par autocontact au manies tabagiques. Façons commme ça, de se réconforter. Histoire de voir venir.

Ensuite, les mots succèdent aux mots. Descriptions, récits, comptes-rendus. Diatribes, confessions, suppliques. Maïeutiques et dialogues. Il s’agit de converser, sur tous les modes, converser « avec », ou converser « contre ». Les phrases se suivent et se ressemblent, sans se ressembler vraiment, dans une sorte de boléro parlé. Parfois elles se pressent, se bousculent. A l’un, la séance paraîtra trop courte pour dire tout ce qu’il espérait. A l’autre, ce temps paraîtra bien assez long, même trop long, tant est redouté le moment où il ne trouvera rien à dire. Enfants muselés, époux verrouillés dans un silence maussade, femmes flétries, vieillards fourbus, alcooliques diserts, anorexiques chuchotantes, mélancoliques plaintifs, schizophrènes hantés, ils sont venus, ils sont tous là. Petites ou grandes tragédies, tout est matière à converser.

Mais parfois, les mots ne viennent pas du tout. Tenez, ce jeune homme. Il s’asseoit, les yeux rivés sur la boîte de Kleenex, ouvre la bouche, la referme, fond brusquement en larmes, s’empare d’un mouchoir, dit: « C’est stupide! » (et moi: « Au contraire, au contraire. ») Ou cette femme qui reste pétrifiée, les yeux aggrandis, fixes, remplis d’effroi, voyant quelque chose que je ne vois pas – ou que je devine tout au plus. Oui, il advient aussi que ce genre de conversation se passe de mots. Il est bien rare que les mots sachent exprimer l’essentiel, extraire la souffrance la plus profonde, la plus secrète. Et c’est dans ce silence-là, dans cette absence de paroles, au coeur de ce « vide » dont s’effraient tant de gens, que se cache leur substance la plus précieuse, leur singulière, leur incompréhensible vérité.

Quand la séance s’achève et qu’ils s’en vont, d’autres rituels, tout aussi anodins, viennent marquer la séparation. Il y a ceux qui ne se décident pas à s’en aller, qui traînent, comme agglutinés à leur siège, en vérifiant pour la troisième fois qu’ils ont leur ordonnance, leur carte de rendez-vous, leur mouchoir, leurs cigarettes. Il y a ceux qui s’attardent sur le pas de porte et qui ont encore mille petites choses à dire avant de tourner les talons. Il y a aussi, ceux qui partent presque en courant, soulagés d’en finir avec une séance pénible. Et quand je les vois s’éloigner enfin, après une dernière poignée de mains ou un dernier regard, les uns légers et souriants, les autres graves et pensifs, j’ai une fois de plus le sentiment étrange, que c’est un peu de moi-même qui s’en va avec eux, et un peu d’eux-mêmes qui reste auprès de moi.

* grooming: terme d’éthologie animale désignant une conduite d’épouillage d’un partenaire ou de soi-même; en éthologie humaine il s’agit le plus souvent d’autocontacts inconscients et réconfortants (triturations de menton, caresses de joue, curages de nez ou d’oreille, lissages de pilosités, de jupes ou de pantalon, etc.).

(05.04.94/LNQ)

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