Singes avant-coureurs à la banque

Yeux cernés, teint hâve, gestes peu assurés, costume gris-bleu, cravate sobre, cinquantaine assumée. Roule des yeux apeurés tout en me décrivant ses déboires. Débit rapide et nerveux – mais il parle très bas, presque en chuchotant. Les murs auraient-ils des oreilles ici? Depuis peu, il est insomniaque, déprimé et souffre de troubles digestifs inexplicables. Les gastro-entérologues de la place évoquent le stress, un ami psychologue le sent au bord du “burn out”1. Les médicaments ne changent rien. Quelqu’un lui a suggéré de m’essayer.

Racontez-moi ça. Il écrase sa cigarette, se penche vers moi, baisse encore la voix: “Les singes avant-coureurs, docteur. Je les ai vus venir.” Puis, sans me laisser le temps de digérer cette formule insolite, il enchaîne: “Vous avez devant vous un homme fini. Caduc. “Overage” comme ils disent. Un “side effect” de la mue triomphale de nos banques hélvétiques. Et ce, après ving-cinq ans de loyaux services aux accréditifs.” Il y a quelques semaines, on le convoque à la direction: “Dites-nous quels sont vos projets au sein de notre entreprise?” Il ouvre de grands yeux. Des projets? Pourquoi? “Parce que dorénavant, vous ne serez plus seul à diriger les crédits documentaires.” Avait-il commis une faute? On l’a vite rassuré. “Une faute? Du tout. Ne vous tourmentez pas. Depuis toujours, vous vous êtes admirablement occupé de ce secteur.” Mais alors? “Nous estimons simplement qu’il serait judicieux que vous partagiez cette tâche avec quelqu’un qui maîtrise les nouvelles normes internationales et le système américain. Et puis, hum, qui est à l’aise avec l’informatique.”

Il allume une autre cigarette, louche sur mon ordinateur, me décrit l’enfer kafkaïen qu’est devenu son travail. On lui a fait comprendre qu’il est dépassé, mais on ne l’a pas vidé. Il conserve son bureau, ses affaires, et même le PC dont on l’a récemment doté. (Inquiet de recevoir ce nouvel équipement, il a demandé s’il devait s’inscrire à des cours d’informatique; on lui a répondu: “Nous verrons cela plus tard”). Oui, il conserve tout, son poste, son titre, son salaire, sa clef personnelle pour les toilettes des cadres, sa place numérotée au garage souterrain, sa secrétaire aussi (même si elle ne lui fait plus les mêmes sourires avenants de naguère). Seul détail gênant: il n’a plus rien à faire. Aucun nouveau dossier. Il a beau s’acharner sur les anciens, ça n’occupe pas tout son temps. Son nouveau collègue, lui, est bien sûr débordé. Un jeune aux dents longues, style tennisman et “politically correct”, qui n’a que la bourse japonaise à la bouche et le nouveau jargon en vogue (le “taux du taux”, etc.).

A la pause de midi, ses collègues évitent de le regarder dans les yeux et parlent d’autre chose, de squash, de golf, du spectre de la déflation ou de l’engouement de leurs épouses pour Jacques Salomé. Pendant le “travail”, il se fait tout petit, s’attarde aux toilettes, taille ses crayons, ou se suprend à rester bêtement planté devant la photocopieuse, pendant que les autres s’agitent, parlent anglais au téléphone et multiplient les fax avec Tokyo. “Je commence seulement à réaliser que la banque a complètement changé de mentalité. Elle enfle, se métamorphose. Le profit, vous dis-je, le profit! Dans la tourmente capitaliste pure et dure qui est en train d’emporter le monde, redoutant de se ratatiner en grenouille, elle vise résolument le boeuf, s’invente de nouveaux ennemis. Ennemis extérieurs (au diable la soi-disant vocation sociale des banques! au rebut les petits clients! wellcome aux riches!). Mais ennemis intérieurs aussi (haro sur les employés style “has been”, trop âgés, trop coûteux, n’ayant pas assimilé le “taux du taux”!). Ça fait une hécatombe, vous n’avez pas idée. Equivalent d’un meurtre sournois, à petit feu. D’autres suivront.”

Les alternatives? Aucune. Il est fini. Un bon cancer du gros intestin, ou le vomito negro, ou même la toxoplasmose sub-intrante, et n’en parlons plus. Sa femme, qu’en pense-t-elle? Trop absorbée par les conférences de Jacques Salomé. Quand il lui a raconté ce qui lui arrivait à la banque, elle l’a écouté distraitement et lui a tendu un livre, “Oser la tendresse”, quelque chose dans ce goût-là. Puis elle est partie en courant à un séminaire sur le thème “parle-moi, j’ai des choses à te dire”2.

Régurgitation acide. Il fait la grimace. Encore ses nausées. Et les singes avant-coureurs dans tout ça? “Hein, quoi?” Ses yeux s’aggrandissent, horrifiés: “Je les ai vus venir, docteur.” Puis, comme je me bidonne, il sourit, ses pattes d’oie se plissent. “C’était une faute typographique de mon prof d’histoire, au collège. Les singes avant-coureurs de la décadence et de la barbarie.” Nous rions de bon coeur. Allez, il ne nous reste plus qu’à continuer sur cette voie, en attendant de trouver suffisamment d’explosifs pour faire sauter la banque.

1 façon à la mode de désigner la dépression d’épuisement.

2 Remarquons en passant la rafraîchissante ingéniosité des titres forgés pas Monsieur Salomé.

(07.11.95/LNQ)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *