Un blouson fortifie

Dans mon métier, il est d’usage de prêter attention à la tenue vestimentaire des patients. « Kleider machen Leute » : le langage silencieux du vêtement est bien plus significatif que l’on croit. Moi, je suis particulièrement attentif aux gens qui conservent leur manteau, leur gabardine, leur blouson pendant la consultation – alors que mon cabinet est à peu près correctement équipé en portemanteaux, tringles et crochets divers. Le fait de conserver cet habillage périphérique supplée peut-être au désagréable sentiment de se « déboutonner », de se « mettre à nu » devant quelqu’un. On sait qu’il est habituel de la part d’un médecin qu’il vous dise « déshabillez-vous ». Oui, mais un psychiatre ne le dit jamais (en principe!). Il s’assied tranquillement, et déclare quelque chose dans le genre « je vous écoute ». Le dépouillement attendu ici est interne.


Je pense à un de mes patients, celui que j’appelle en moi-même Don Quichotte. Long et maigre, il lui ressemble encore par son port de tête (hautain et curieusement fragile à la fois). Par sa dégaine bizarre aussi, avec une épaule plus haute que l’autre, et par ses mouvements comme engoncés dans une respectabilité étrange. Il se déplace avec une lenteur presque solennelle, sorte de démarche processionnelle de tardigrade, comme alourdie par une invisible armure – dont on entend presque la ferraille. Mais au lieu de cliquetis et de tintements, c’est son sempiternel blouson de cuir noir qui se met à grincer, ou plutôt à crisser, lorsqu’il remue sur sa chaise (il préfère toujours une chaise bien raide à mes fauteuils tendres). Parfois, dans le silence de la pièce, je l’entends même respirer grâce à son blouson.


Parlons-en, de son blouson. Pas du tout le genre chic, en cuir moelleux et léger, que l’on porte en s’en apercevant à peine, mais un blouson banal, en cuir épais, bon marché. Du solide, quoi. Une cuirasse, une cotte de mailles. Une casaque en béton armé, étanche aux effusions de ses congénères. Don Quichotte vit « retiré ». Voilà fort longtemps qu’il a renoncé aux relations trop proches avec ses congénères. D’aucuns le disaient naguère égocentrique et indifférent. Ils ne le connaissaient pas vraiment. D’autres, sous son indifférence apparente, avaient cru détecter je ne sais quelle timidité. Ils ont changé d’avis lorsque sa froideur s’est confirmée en des instants où n’importe qui aurait « craqué », comme on dit. Mes collègues et moi, nous parlons dans ces cas de fonctionnement autiste* – une façon de se verrouiller le coeur à double tour. J’en ai vu d’autres du même genre à l’hôpital. Je continue d’en voir quelques-uns à ma consultation.


Enfant déjà, mon chevalier à la triste figure se tenait à l’écart de ses camarades. Toujours solitaire, comme enfermé dans son monde. Une sorte de séquestré, devenu avec le temps son propre geôlier, à l’intérieur du blouson-citadelle (une vraie camisole de force à l’envers, destinée à contenir le monde extérieur). Allons, me voilà en train de le transformer en cas de figure. Ça ne colle pas très bien avec mon bonhomme, et ça me chahute le coeur. J’ai l’impression de le trahir. Bon, renversons la vapeur. Je vais défendre un peu son droit au mystère, sa dignité, quoi. Mais quel langage est le bon, hors du verbiage de la psychopathologie?


Reprenons. Mon hidalgo, non, ça ne va pas. Mon bonhomme, non plus, trop mièvre, paternaliste en diable. Cet homme – voilà qui est mieux – cet homme m’est, comment dire, à la fois étrange et familier. Quelque chose dans sa solitude me plaît et m’émeut. Je sais qu’il va mal, qu’il souffre et que je dois l’aider. Mais en même temps, je l’envie un peu d’être hors de portée (moi qui trempe à longueur de journée dans le bain épuisant des discours). J’envie un peu son silence, son autisme. J’aimerais qu’il m’en inocule une petite dose (j’ai dit: petite).


Et je songe forcément à ce que disait Montaigne (chez qui on trouve décidément toujours tout ce dont on a besoin, quand on en a besoin) : « Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. En celle-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien de nous à nous-mêmes, et si privé que nulle accointance ou communication étrangère y trouve place… » **


Alors, j’observe cet homme, et je me dis bon, nous sommes là, face à face, à explorer de quelle façon nous pouvons être ensemble en conservant chacun son quant-à-soi. Et ce n’est pas une entreprise des plus faciles, tiens. J’apprends à ne pas le brusquer hors de son blouson pur cuir de vache, j’apprends à attendre poliment devant sa porte, qu’il me l’ouvre peut-être un jour – si ça lui chante.

* en ces temps troublés, il est intéressant de noter que l’autisme et la schizophrénie ont été décrits en 1911 par Eugen Bleuler, psychiatre comme par hasard suisse, et de notoriété mondiale.
**Essais, Livre 1, chap. 39.

(15.12.92/LNQ)

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