Une salle d’attente

Je suis la salle d’attente d’un psychiatre, quelque part en ville. Tiens tiens, direz-vous, voilà que les salles d’attente prennent la parole maintenant! Mais oui. Pour une fois, c’est moi qui tiens le crachoir. Une salle d’attente a aussi son mot à dire sur tout ça, les patients, leurs histoires, leurs souffrances, leurs espoirs. Non que je veuille me monter le bourrichon et me prendre pour ma grande voisine, la salle de consultations. Celle-là est certes le haut lieu du logis, derrière sa lourde porte se passent des choses bien plus décisives qu’entre mes murs. Chez moi, il ne s’agit que d’attendre. Mais attendre, est-ce si anodin?

Je les vois arriver, s’en aller, revenir, ces gens de tout âge, de toute condition. Ils sonnent, entrent, choisissent un siège (chacun finit par adopter le « sien »), feuillètent un magazine, un livre, allument une cigarette, bâillent, croisent et décroisent leurs jambes. Il y a ceux qui préfèrent ouvrir la fenêtre, d’autres qui la laissent fermée. Il y a ceux qui gigotent sur leur chaise, se lèvent à tout bout de champ, vont faire une visite à mon autre voisine, la petite, la salle d’eau (pour user d’un euphémisme, car elle est susceptible et abhorre les anglicismes). Et il y a ceux qui restent immobiles, statuaires, le regard fixe. Chacun, chacune ses habitudes.

Il y a la dame au petit chien, qui lui parle à mi-voix et l’appelle Bilbo. Et le grand motard maigre avec son casque, ses gants et ses chewing gums. Et l’anorexique avec ses yoghourts acidulés. Il y a ce couple maussade qui n’a rien à se dire (lui ouvre un magazine, elle garde les yeux dans le vague). Et ce type farouche, qui m’ignore et préfère attendre dehors, les mains dans les poches, debout face à la porte. Il y a cet enfant qui se jette sur les feutres de couleur et dessine frénétiquement sans regarder personne. Il y a cet homme qui remue les lèvres mais dont on n’entend jamais la voix (il paraît que ça s’appelle de la « mussitation », joli mot, non?). Il y a aussi les « sociables », doués en urbanité, qui font un brin de causette avec les autres quand le psychiatre a du retard. Et les patients impatients, qui s’énervent et consultent leur montre à tout bout de champ. Il y a ceux qui sont en standby, qui font antichambre pour être venus sans rendez-vous (une urgence, une date à changer, une ordonnance à quérir). Et les « légitimes », qui s’indignent si d’autres personnes rivalisent dans l’attente et qui craignent de se voir voler leur tour.

Je sais, il n’est guère fréquent que la salle d’attente d’un psychiatre reçoive plusieurs personnes à la fois. La plupart de mes soeurs, en ville, sont plus petites que moi. Elles sont conçues pour ne faire poireauter qu’une seule personne à la fois. Elles se donnent des airs feutrés et respectent des rythmes raisonnables. Alors qu’ici, c’est parfois un de ces tohus-bohus! Je n’y suis pour rien, notez bien. C’est au psychiatre qu’il faut s’en prendre. Celui-là, que de fois l’ai-je vu en retard, que de fois l’ai-je entendu s’excuser en venant chercher quelqu’un: « Bonjour, désolé. » Mais bon, il reste tard au besoin, il les voit tous. Laissons-lui ça. Du reste, ses patients sont souvent compréhensifs. Comme lui disait un jour cet homme sympathique: « Ce n’est pas grave, docteur, je ne déteste pas attendre. Ça me laisse un peu de temps pour réfléchir sur moi sans vous. » Ecrira-t-on un jour quelque chose sur les vertus de l’attente, cet instant entre deux instants, ce petit vide entre deux pleins, cet intervalle salubre, cette occasion de « wu wei »* à la chinoise?

L’autre soir, il a fait longtemps attendre cette femme que j’aime bien, celle qui prend souvent des notes afin de ne pas oublier ce qu’elle se prépare à dire. Mais ce soir-là, elle est restée prostrée, sans écrire, le regard perdu. A un moment donné, elle s’est mise à sangloter. Puis elle s’est levée, a fait mine de s’en aller, s’est ravisée, a choisi une autre chaise, s’est assise, très droite. Ses yeux étaient redevenus secs quand Bonsoir-Désolé est venu la chercher. Elle a souri et l’a suivi sans un regard pour moi qui venais de contenir son chagrin. C’est comme ça, j’ai beau être la confidente de bien des tristesses, de bien des craintes, de bien d’espoirs brisés, qui s’en soucie? Même le psychiatre ne semble guère s’en formaliser. De bon matin ou tard le soir, il se contente d’un bref passage, le temps de vider les cendriers, d’arroser mon araucaria, de mettre de l’ordre dans les magazines.

Non, attendez. L’autre soir, après la dernière consultation de la journée, à ma surprise, il est resté un peu chez moi. Oui, il est resté là, debout, à contempler la pluie par la fenêtre ouverte. Moment vide. Wu wei? Peut-être que flottaient en lui ces deux vers de Xue Feng**: « Le temps et les êtres s’en vont comme une eau qui coule / Les choses du monde, comme fleurs qui choient dans le vent du printemps. »

Ecrira-t-on un jour quelque chose sur les salles d’attente?

* « non agir ».

** poète chinois du 9e siècle.

(06.06.95/LNQ)

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